« Je ne le laisserai pas se [faire] tabletter… Je ne le laisserai pas. »

Paul Journet Paul Journet
La Presse

C’était jeudi de la semaine dernière. La protectrice du citoyen, Marie Rinfret, se faisait demander ce qui lui laissait croire que son rapport sur les CHSLD – un de plus – ne tomberait pas dans l’oubli.

Or, le lendemain, un autre rapport a été déposé sur les résidences pour aînés sans même avoir droit à une conférence de presse. Il y a seulement eu un communiqué, diffusé vendredi après-midi à 15 h, le moment de la semaine où les médias sont les moins attentifs.

C’est pire qu’un « tablettage ».

Au moins, quand un rapport est tabletté, cela signifie que quelqu’un l’a reçu avant de le mettre sur la tablette. Dans ce cas-ci, le rapport est mort-né. Avant même d’avoir fait l’objet d’un débat public, avant même d’avoir été commenté en détail par le gouvernement, il tombait dans le vide. Disparu dans les limbes.

Pourtant, vendredi dernier, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a donné une conférence de presse à 13 h 30. Ç’aurait été un bon moment pour en parler. Mais le rapport a été discrètement mis en ligne une heure après la conférence de presse…

On comprend la protectrice du citoyen d’être inquiète. Les rapports en santé se suivent et se ressemblent, tant dans leurs constats que dans leur façon de sombrer dans l’oubli.

Cela relativise la pertinence d’une commission d’enquête publique sur la COVID-19. Il y a tellement de rapports qu’on a perdu le compte.

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Il faut revenir sur cette enquête sur l’Auberge des Trois Pignons et sur la Résidence Le Laurentien, des résidences privées pour aînés (RPA) de Québec. Elle met une fois de plus le doigt sur des bobos qui font mal depuis longtemps.

En juillet dernier, des éclosions de COVID-19 y surviennent. Aux Trois Pignons, 15 cas sont détectés. Tous étaient asymptomatiques, prétend l’établissement. Extrêmement peu probable, répond le rapport. Les symptômes devaient exister, mais personne n’était là pour les voir.

Ces RPA étaient en pénurie de personnel, et les équipes y étaient instables et mal formées. Bien avant la COVID-19, d’ailleurs.

L’année dernière, une femme y a trouvé son père au lit pour la nuit sans avoir reçu de souper, et une autre fois, laissé seul dans ses excréments.

Le rapport révèle aussi que les « anges gardiens » n’ont pas tous le sens du devoir.

L’été dernier, deux vaillants médecins généralistes qui travaillaient dans ces RPA avaient sonné l’alarme. Ils n’ont pas reçu beaucoup de renfort.

Le 23 juillet, le CIUSSS de la Capitale-Nationale avait lancé un appel aux autres omnipraticiens de la Capitale-Nationale pour venir les aider. « Aucun médecin du territoire n’a donné de disponibilité », lit-on dans le rapport.

Je répète : aucun.

L’enquêteur du Ministère est exaspéré : « Cette situation était inacceptable, demeure inacceptable et sera toujours inacceptable ! »

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Dans sa courte déclaration écrite, vendredi dernier, le ministre de la Santé assure que les recommandations du rapport ont inspiré son plan pour la seconde vague.

Sa ministre des Aînés, Marguerite Blais, ajoute que le rapport démontre l’urgence de développer des places en milieu d’hébergement, et qu’elle « appuie sur l’accélérateur » avec les Maisons des aînés.

Mais le modèle actuel risque surtout de nous faire accélérer vers le mur.

D’ici la fin de leur mandat, les caquistes promettent de créer 2600 places en maison des aînés pour les gens en perte d’autonomie. Or, à cause du vieillissement de la population, il faudrait 3000 places par année. Chaque année, jusqu’à 2050.

Ce rythme est financièrement insoutenable, estime Philippe Voyer, professeur à la faculté des sciences infirmières de l’Université Laval. Selon cet expert en soins gériatriques, il faut miser sur tous les maillons de la chaîne (soins à domicile, résidences privées, ressources intermédiaires, organismes communautaires et CHSLD).

Cela passe par l’ajout de places et de personnel. En améliorant les conditions de travail partout.

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Bien sûr, le gouvernement Legault n’a pas créé le problème et il essaie de le régler. Deux exemples : la hausse salariale pour attirer de nouvelles préposées aux bénéficiaires, et la formation éclair cet automne pour les mettre au travail plus rapidement.

Mais cette hausse salariale ne concernera que les CHSLD publics et conventionnés. Les employées des CHSLD purement privés ainsi que des RPA, des ressources intermédiaires et des OBNL n’en profiteront pas. Dans les résidences privées, le salaire moyen d’une préposée est d’environ 14 $. Comment les y attirer quand le public offrira 26 $ ?

Les RPA n’ont qu’à offrir plus, direz-vous. En effet, certains en ont les moyens. Mais au-delà de ces géants millionnaires, plusieurs résidences sont de petits établissements qui peinent à faire leurs frais, comme le démontre le rapport sur l’Auberge des Trois Pignons et la Résidence Le Laurentien.

Le gouvernement caquiste en parle peu, et ce n’est pas en enterrant ce rapport que cela va changer.

Pourtant, l’enquête de mes collègues Caroline Touzin et Philippe Teisceira-Lessard a montré jeudi jusqu’où notre réseau dysfonctionnel peut mener.

Incapable de recruter du personnel, les RPA comme les CHSLD recourent à des agences de placement. Certaines sont des vautours qui exploitent des demandeurs d’asile pour les revendre à ces établissements, en les déplaçant d’une zone chaude à une zone froide. Ces agences s’enrichissant grassement sur le dos des travailleuses, en menaçant leur santé ainsi que celle du reste de la population.

Ce sont des pimps. Et leur client, c’est l’État et les résidences piégées par un modèle malade.

Voilà un des nombreux coûts d’un système de santé qui fonctionne au duct tape. Au lieu d’ajouter un tour de rouleau, en espérant que ça continue de tenir, Québec devrait s’intéresser un peu plus aux rapports commandés au lieu de les expédier dans les recoins obscurs de l’internet.