(Ottawa) Le premier ministre Justin Trudeau souffle sur les braises de la division au pays en présentant un discours du Trône qui ouvre la porte à un empiétement sans précédent du gouvernement fédéral dans les champs de compétence des provinces et qui ignore les griefs légitimes des provinces de l’Ouest, aux prises avec une grave crise économique, estime le chef du Parti conservateur, Erin O’Toole.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Dans une entrevue accordée à La Presse au lendemain de la lecture au Sénat du discours du Trône par la gouverneure générale Julie Payette, M. O’Toole a affirmé que le premier ministre fait fausse route lorsqu’il déclare que le pays n’a jamais été aussi uni qu’en ce moment, comme il l’a fait jeudi durant sa toute première allocution à la Chambre des communes depuis la reprise des travaux parlementaires.

À titre d’exemple, le chef conservateur a affirmé que le groupe Wexit, qui préconise l’indépendance de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Manitoba, continue de prendre de l’ampleur, au point qu’il compterait aujourd’hui plus de membres que le Parti libéral du Canada, tant la colère est profonde dans ces provinces.

Il a aussi souligné que M. Trudeau s’est attiré les foudres du premier ministre du Québec, François Legault, dans les minutes qui ont suivi la présentation du discours du Trône, qui propose des normes nationales pour les soins de longue durée pour les personnes âgées, la création d’un réseau national de garderies et un programme national d’assurance médicaments – secteurs qui relèvent de la compétence des provinces.

M. O’Toole, qui demeure en isolement à sa résidence à Ottawa après avoir contracté la COVID-19, a dit être « déçu » des grandes intentions énoncées par les libéraux parce que, selon lui, « il n’y a pas de plan pour la deuxième vague, il n’y a pas de plan économique, et il n’y a pas d’action pour contrer l’aliénation de l’Ouest ». Et il a fait valoir que Justin Trudeau ignorait les tensions que provoquent certaines de ses politiques à son propre péril.

« Le Bloc québécois est maintenant le troisième parti en importance à la Chambre des communes », a souligné le chef conservateur pour démontrer que les tendances centralisatrices des libéraux rebutent une bonne partie des électeurs québécois.

Il y a aussi une frustration qui augmente dans l’Ouest en ce moment [à cause des politiques du gouvernement touchant le secteur de l’énergie]. C’est important de défendre toutes les industries, y compris celle de l’énergie. Il faut s’occuper du bien-être de tous les Canadiens, dans l’ouest comme dans l’est du pays.

Erin O’Toole, chef du Parti conservateur

« C’est une question de respect. Le premier ministre doit être un partenaire, et non pas se comporter comme un patron avec les provinces », a-t-il ajouté, réaffirmant son engagement à augmenter les transferts aux provinces pour la santé, et ce, sans condition, comme l’ont réclamé François Legault et ses homologues provinciaux.

« Plus unis que jamais », réplique Trudeau

Aux Communes, jeudi, M. Trudeau a balayé d’un revers de main les critiques de M. O’Toole auxquelles ont fait écho des députés conservateurs.

« Nous sommes en train de vivre une crise, et en même temps, on est en train de se rassembler en tant que Canadiens d’un bout à l’autre du pays. […] Souligner qu’on est divisés, c’est une invention conservatrice. Oui, il y a des gens qui ont différentes perspectives politiques. Oui, il y a des gens qui ont des frustrations. Je comprends. Mais dire que les Canadiens sont divisés alors que, comparés à nos voisins américains, on est plus unis que jamais… », a-t-il argué.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre Justin Trudeau lors d’une intervention à la Chambre des communes, jeudi

M. Trudeau a aussi été bombardé de questions en Chambre sur l’enjeu de la santé ; bloquistes et conservateurs lui ont sévèrement reproché d’empiéter dans le champ de compétence des provinces et territoires en matière de santé.

Au député conservateur Gérard Deltell, qui l’accusait d’avoir déclenché « une chicane », il a rétorqué : « Ce n’était pas l’opinion du premier ministre du Québec quand il nous a demandé d’envoyer les forces armées pour aider […] les aînés dans nos CHSLD. »

« Juste des mots »

Dans le discours du Trône, le gouvernement Trudeau s’est engagé à lancer une campagne visant à créer plus d’un million d’emplois, au cours de la prochaine année, pour revenir aux niveaux d’avant la pandémie. « Comment ? a lancé au bout du fil Erin O’Toole, qui pourra reprendre le collier aux Communes mardi prochain. Ce sont juste des mots. »

« Il n’y a pas un plan pour faire cela, a-t-il ajouté. Ces quatre dernières années, on a vu plusieurs investissements annulés au Canada. Juste avant la pandémie, Warren Buffett a annulé son investissement dans le Saguenay. C’était un investissement de 4 milliards de dollars. Deux semaines avant cela, l’entreprise Teck avait annulé son projet Frontier Mine et ses investissements de 20 milliards de dollars à cause de l’approche idéologique du gouvernement Trudeau contre le secteur des ressources naturelles. C’est un secteur très important pour notre économie et nos exportations. »

M. O’Toole s’est aussi indigné de voir que le gouvernement Trudeau s’était engagé sur « une autoroute des dépenses sans limites » au cours des derniers mois. « Il faut mettre une limite. On doit absolument préserver la capacité fiscale du gouvernement fédéral. » Selon lui, il est possible de soutenir les Canadiens durant cette période difficile sans créer un déficit structurel qui pourrait avoisiner les 100 milliards par année – un bilan financier qui annonce des années difficiles.

Vote de confiance : le NPD fait durer le suspense

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Même s’il revendique une « victoire majeure » obtenue avec la bonification de la prestation qui succédera à la PCU dans un projet de loi déposé jeudi matin, le chef Jagmeet Singh veut en obtenir encore davantage avant de dire si ses troupes voteront pour le discours du Trône, évitant ainsi des élections. « C’est une grande réussite pour les gens », a lancé le dirigeant néo-démocrate en point de presse après la période des questions, en faisant référence à cette majoration. Dans le projet de loi C-2, les libéraux proposent de bonifier leur offre initiale pour les Canadiens qui feront la transition de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) à la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE). Ainsi, au lieu de toucher 400 $ par semaine – une somme proposée il y a environ un mois et qui avait été jugée insuffisante par le NPD –, les Canadiens recevraient un chèque de 500 $ par semaine, pendant 26 semaines, soit jusqu’en janvier 2021. La mesure législative C-2 prévoit aussi le versement d’une prestation de maladie de 500 $ par semaine, pour une période pouvant aller jusqu’à deux semaines, aux travailleurs qui doivent se placer en isolement. C’est là qu’il y a un hic, selon M. Singh. Mais puisque des négociations sont en cours, il n’a pas voulu préciser quel était le hic. Il a aussi refusé de dire ce que son parti ferait au moment du vote de confiance sur le discours s’il n’a pas gain de cause. « On a bon espoir qu’on peut réaliser des gains », a-t-il plaidé. Le Bloc québécois votera contre le discours du Trône si Ottawa n’accède pas à la requête des premiers ministres provinciaux et territoriaux lui enjoignant de majorer les transferts en santé.

— Mélanie Marquis, La Presse