(Ottawa) Depuis quelques semaines, un nouveau mot a fait son apparition dans le vocabulaire des économistes, des gens d’affaires et des dirigeants politiques à Ottawa comme dans la plupart des provinces : She-cession. Ce terme unique vise à illustrer que la récession provoquée par la pandémie de COVID-19 a frappé plus durement les femmes que les hommes. Et que la crise économique actuelle creuse de nouveau les inégalités entre elles et eux.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Les industries qui emploient majoritairement des femmes, comme les services éducatifs, la restauration, l’hébergement et la vente au détail, ont été lourdement touchées durant la pandémie. Résultat : la participation des femmes au marché du travail a atteint son plus bas niveau en trois décennies, selon un récent rapport de la Banque Royale du Canada.

Le gouvernement Trudeau est pleinement conscient de l’ampleur du phénomène.

« Les femmes sont les plus touchées par la récession, et si nous voulons qu’elles sortent de cette She-cession, il va falloir supprimer les barrières et les aider à retourner au travail. Faute de quoi, nous perdrons les gains difficilement acquis par celles qui nous ont précédés », a laissé tomber la ministre des Femmes et de l’Égalité des genres et du Développement économique rural, Maryam Monsef, devant un comité parlementaire en juillet.

Les femmes ont été particulièrement touchées par la pandémie, parce qu’elles ont perdu leur emploi, parce qu’elles travaillaient en première ligne, parce qu’elles devaient s’occuper des enfants qui n’allaient plus à l’école ou à la garderie et parce que les personnes âgées avaient besoin d’aide.

Maryam Monsef, ministre des Femmes et de l’Égalité des genres et du Développement économique rural

La ministre des Finances, Chrystia Freeland – qui est devenue la toute première femme à prendre les commandes de cet important ministère sur la scène fédérale dans l’histoire du pays –, a déjà annoncé qu’elle voulait prendre les moyens pour s’attaquer à cet aspect de la crise quand elle déposera son premier budget, cet automne ou au printemps prochain.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La participation des femmes au marché du travail a atteint son plus bas niveau en trois décennies, selon un récent rapport de la Banque Royale du Canada.

Mais déjà, plusieurs experts font valoir au gouvernement Trudeau qu’il existe un remède bien simple : des investissements importants dans les services de garde, qui peuvent atteindre les 50 $ par jour par enfant dans certaines régions du pays, afin de permettre aux femmes de réintégrer le marché du travail plus facilement et plus rapidement.

Dans une sortie étonnante et bien calculée publiée dans le quotidien The Globe and Mail, dimanche, à trois jours de la présentation du discours du Trône, le PDG de Scotiabank, Brian Porter, a fait un vibrant plaidoyer en faveur d’un meilleur accès à des services de garde abordables pour les familles. Il implore Ottawa d’injecter au moins 15 milliards de dollars annuellement pour améliorer les services aux quatre coins du pays en s’inspirant du modèle québécois, qui existe depuis 1997.

« Avant que le Québec n’adopte un programme de garderie universel et à tarif bas, le taux d’emploi des femmes dans la province était moins élevé que dans le reste du Canada, et il est maintenant plus élevé de plusieurs points. Le modèle québécois a démontré que rendre les services de garde plus abordables peut augmenter d’une manière marquée la participation des femmes au marché de l’emploi. Cela peut leur éviter d’avoir à choisir entre une carrière à l’extérieur de la maison ou payer des services de garde », a-t-il argué dans un texte d’opinion publié dans les pages économiques du quotidien.

Dans le récent plan fédéral de 19 milliards de dollars visant à aider les provinces à relancer leur économie d’une manière sécuritaire en cas de deuxième vague, une fraction de cette somme doit servir à soutenir les services de garde d’enfants pour les gens qui retournent au travail.

Cet apport financier d’Ottawa devrait être un premier pas, estime le président de la Chambre de commerce de l’Ontario, Rocco Rossi.

Des décennies de progrès en matière d’égalité entre les hommes et les femmes sont à risque. C’est un moment charnière. […] La participation des femmes au marché du travail est une condition préalable à toute reprise économique.

Rocco Rossi, président de la Chambre de commerce de l’Ontario

L’idée de créer un système national de garderies abordable pour les parents n’est pas nouvelle. En 1993, les libéraux de Jean Chrétien avaient promis dans leur fameux Livre rouge de le faire en collaboration avec les provinces. La promesse n’a jamais vu le jour, la priorité étant accordée à la lutte contre les déficits.

L’ancien gouvernement libéral de Paul Martin avait réussi le tour de force de s’entendre avec chacune des provinces en 2005. Mais la belle entente a été rapidement passée à la moulinette par les conservateurs de Stephen Harper après leur arrivée au pouvoir en 2006. Ils préféraient envoyer un chèque directement aux familles au lieu d’injecter des fonds publics dans un réseau de garderie.

Le premier ministre Justin Trudeau affirme qu’un nouveau discours du Trône s’impose parce que la COVID-19 et la crise économique qu’elle a provoquée ont forcé son gouvernement à revoir ses priorités.

En coulisses, les libéraux ont fait savoir certaines des mesures qui devraient se retrouver dans ce discours : refonte du programme d’assurance-emploi, investissements dans les soins de longue durée et la santé, amélioration des services de garde et mesures pour une relance verte en misant sur la rénovation des édifices pour les rendre moins énergivores et l’électrification des transports.

En présentant un discours du Trône mercredi, le premier ministre mettra la survie de son gouvernement minoritaire en jeu. Il aura besoin de l’appui d’un des trois partis de l’opposition – le Parti conservateur, le Bloc québécois ou le Nouveau Parti démocratique (NPD) – pour le faire adopter aux Communes lors d’un vote de confiance.

Dans le contexte actuel, le NPD apparaît comme son allié le plus naturel. Le chef néo-démocrate Jagmeet Singh a énoncé ses conditions. L’une d’entre elles exige d’ailleurs des investissements d’environ 12 milliards de dollars par année… dans les services de garde.

Les néo-démocrates font aussi pression pour que le gouvernement Trudeau jette les bases d’un régime national d’assurance médicaments – un autre programme qui existe aussi déjà au Québec et que les libéraux ont promis de financer à l’échelle du pays durant la dernière campagne électorale.

Le discours du Trône doit permettre au gouvernement Trudeau d’annoncer les grandes lignes de ses priorités dans le contexte d’une deuxième vague, qui sévit déjà au Québec et en Ontario. Il est peu probable qu’on y retrouve des détails précis sur les investissements que compte faire Ottawa pour soutenir la relance tout en protégeant la santé des Canadiens. Ces détails viendront dans une mise à jour économique ou un budget.

Si le gouvernement Trudeau décide de délier les cordons de la bourse pour améliorer les services de garde dans les provinces et créer un nouveau programme d’assurance médicaments, entre autres choses, le Québec réclamera sa juste part des investissements fédéraux. On verra alors Ottawa donner un coup de pouce aux autres provinces pour rattraper le Québec en matière de politiques sociales.