(Québec) Tout, absolument tout, lui avait réussi. Pour les libéraux fédéraux, John Napier Turner était le chef idéal. Pendant des années, le réseau du « golden boy » parti à Toronto après sa rupture avec Pierre Elliott Trudeau s’activait dans les cercles libéraux. Ses apparitions comme simple militant aux réunions du Parti libéral du Canada (PLC) étaient publicisées, un essaim de caméras le suivait. En coulisses, le caucus de Trudeau était divisé. Après 16 ans de gouvernement, hormis une parenthèse de neuf mois aux conservateurs de Joe Clark, les libéraux voyaient en John Turner le sauveur capable de les maintenir au pouvoir.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Après deux défaites électorales, en 1984 et en 1988, contesté par ses propres députés, Turner quittera la politique. Retour à Bay Street pour ce politicien hors norme, qui jamais par la suite ne commentera les décisions des nouveaux maîtres à Ottawa. En privé, il ne cachait pas son inquiétude de voir le Québec toujours absent de l’entente constitutionnelle de 1982. Il était un défenseur de la défunte entente du lac Meech, même si elle aurait constitué une bouée de sauvetage pour son adversaire Brian Mulroney. Mais Pierre Elliott Trudeau et certains premiers ministres provinciaux – Clyde Wells, de Terre-Neuve, et Frank McKenna, du Nouveau-Brunswick, notamment – étaient carrément opposés à un accord qui aurait reconnu le caractère distinct du Québec; Jean Chrétien parviendra finalement à éjecter Turner de son siège. Turner était aussi opposé à l’application de la Loi sur les mesures de guerre, en octobre 1970. Devenu chef du PLC, il confiera « savoir des choses » à propos de la crise d’Octobre, qu’il dirait « éventuellement ». Sa mort à 91 ans, vendredi, laissera cette page blanche.

PHOTO PETER BREGG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

John Turner

L’année politique 1984 débute sur un coup de théâtre : à la fin de février, Pierre Elliott Trudeau annonce sa démission. Sur la ligne de départ, les prétendants piaffent; des candidats improbables comme Gene Whelan, le champion des agriculteurs, le fort en thème Mark McGuigan et, surtout, le « p’tit gars de Shawinigan », Jean Chrétien. Seul Chrétien mènera une véritable lutte à Turner, mais dans l’establishment du PLC, l’affaire est entendue. Charismatique, proche des milieux d’affaires, ancien ministre de la Justice et des Finances, Turner sera le prochain chef pour faire face à Brian Mulroney, qui a pris les commandes des conservateurs une année plus tôt. Déjà, le camp de Chrétien digère mal la défaite : « vous êtes le premier dans nos cœurs », dira à l’intention du perdant Iona Campagnolo, présidente du PLC, annonçant la victoire de Turner.

Devenu chef à la fin de juin, Turner appuie sur l’accélérateur, dissout le Parlement, pousse une pointe à Londres pour demander à la reine de reporter une visite qu’elle devait faire au Canada. Il forme un Conseil des ministres et se lance en campagne électorale à la mi-juillet. Le regretté Jean Lapierre dira longtemps que son poste de ministre de la Jeunesse avait été « une job d’été ». Entre sa prestation de serment comme premier ministre et sa défaite le 4 septembre, il s’écoulera seulement 11 semaines. Une descente aux enfers pour les libéraux.

Car le John Turner avec son aura de champion olympique – il s’était qualifié comme sprinteur pour les Jeux de 1948 –, de boursier Rhodes avec à la clé des études de droit à Oxford, le « prince charmant » qui avait dansé avec la princesse Margaret et le ministre flamboyant des années 70 était devenu un politicien rouillé.

Ses interventions étaient mesurées, il sera toujours un gentleman, tandis que Mulroney était bien plus bagarreur. Mais le tribun paraissait déphasé; il se raclait constamment la gorge, manquait de répartie, sous la pression des points de presse, on voyait parfois sa main trembler. Du sauveur des années 70 ne restait plus qu’un charisme un peu suranné, et les yeux bleus de Paul Newman. La campagne libérale éprouvait de sérieux ratés; le Globe and Mail l’a souligné à gros traits : « il ne peut diriger une campagne, comment pourrait-il diriger le pays ? » titrera le quotidien torontois.

Il est l’un des rares politiciens à avoir été élu dans trois provinces – dans l’ouest de Montréal, à Toronto, et il remportera son siège à Vancouver. Il avait étudié à Paris, s’exprimait dans un français châtié. Mais ses erreurs font encore sourire : au Saguenay, il a présenté une poignée de candidats; un seul d’entre eux était un vétéran, les autres étaient « des arrivistes », lancera-t-il devant un parterre de militants.

Ses manières d’un autre âge l’ont mis dans l’embarras. En Alberta, pendant une accolade, il a tapoté les fesses de la présidente du parti, Iona Campagnolo. Le geste a été mille fois repris dans les nouvelles à la télévision. L’incorrigible Turner fera la même chose quelques jours plus tard avec Lise St-Martin Tremblay, candidate et présidente du parti au Québec. « Je suis un politicien tactile, j’aime toucher les gens », se défendra-t-il. Présentant son candidat vedette Raymond Garneau, John Turner a paru décontenancé quand l’ancien ministre de Robert Bourassa a annoncé avoir comme objectif de récupérer le droit de veto du Québec, évanoui dans la ronde constitutionnelle de 1981.

On a cent fois raconté l’affrontement avec Mulroney au débat télévisé. Turner doit défendre 19 nominations libérales, manifestement des retours d’ascenseur pour d’anciens élus. Elles avaient été promises par Pierre Elliott Trudeau, mais comme premier ministre, Turner les avait autorisées. On y retrouvait une série de sénateurs, dont le regretté Pierre de Bané, un supporter de Jean Chrétien; Mark McGuigan, ministre de la Justice, était avec quelques autres nommé juge; des députés comme Bryce Mackasey et Gene Whelan devenaient diplomates, l’un en Irlande, l’autre à Rome.

« Je n’ai pas eu le choix », laissera échapper Turner devant Mulroney. « Vous aviez le choix, vous auriez pu dire non, et faire ce qui était bon pour le Canada », de rétorquer, du tac au tac, le conservateur. Pendant des années, l’échange tournera en boucle dans les bulletins télévisés, comme un rare K.-O. dans un débat télévisé.

« C’était comme un cadeau de Noël au mois d’août ! » résumera Mulroney plus tard. L’élection fut une hécatombe pour les libéraux, qui n’ont sauvé que 40 sièges. Au Québec, où le PLC détenait 74 des 75 sièges, les libéraux se retrouvent à 17.

On en a moins parlé, mais aux élections suivantes, en 1988, Turner donnera la monnaie de sa pièce au premier ministre conservateur. Le libre-échange était au cœur de la campagne, et dans quelques phrases acérées, Turner a joué la carte du nationalisme canadien. Un pays qui pactise, cède « d’un trait de plume » ses leviers économiques, inévitablement, sera dominé sur le plan politique, prévient le libéral. La réponse de Mulroney ne sera pas convaincante, les conservateurs ont piqué subitement du nez dans les sondages.

Les conservateurs gagneront tout de même les élections. Au Québec, le premier ministre Bourassa est un ami de Mulroney et un ardent partisan du libre-échange. Les libéraux provinciaux, bien organisés, seront derrière les bleus.

Aussi, des querelles internes, alimentées par les partisans de Jean Chrétien, minent les efforts de Turner. À la veille de la campagne, une quinzaine de députés du Québec, qui resteront dans l’anonymat, avaient signé une lettre réclamant le départ de Turner et son remplacement immédiat par Jean Chrétien. L’autorité de Turner est vacillante. Il confiera plus tard que les libéraux auraient pu remporter ces élections de 1988 « si le parti était resté uni ».