(Québec) Quand il était vice-président de Cascades, Christian Dubé a compris le sens du mot « déconnecté ».

Paul Journet Paul Journet
La Presse

C’était en 2008. La papetière québécoise venait de fusionner avec le géant italien Reno De Medici. Puis la crise financière a frappé, et la direction essayait de sauver ses usines. « Mais les directives du siège social ne descendaient pas clairement sur le terrain », se souvient-il.

Un matin, le grand patron de Cascades, Alain Lemaire, lui donne rendez-vous dans une usine en difficulté, à La Rochette en France. M. Dubé l’attend dans son bureau. Erreur. « Il m’a dit : “Rejoins-moi sur le plancher, c’est là que ta journée devrait commencer, pour voir ce qui se passe.” »

Le nouveau ministre de la Santé et des Services sociaux a retenu la leçon. Peu après sa nomination en juin dernier, il visitait plusieurs urgences, comme celles de Verdun, Lakeshore et Saint-Jérôme. « S’il faut augmenter les unités modulaires, je veux comprendre de quoi il s’agit », me raconte-t-il.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux

Nous sommes mercredi, 16 h 40. Comme d’habitude, la journée de M. Dubé a commencé tôt. Un peu de vélo d’intérieur à 5 h 30, suivi de la téléconférence avec son cabinet à 6 h 30 puis de celle avec les sous-ministres à 7 h. La gestion de crise et le travail à l’Assemblée nationale le tiennent ensuite occupé jusqu’au coucher du soleil.

Mais il manque d’heures dans une journée pour tout le travail qui l’attend.

Le réseau de la santé a peu à voir avec une papetière. Soigner des humains, c’est plus complexe qu’approvisionner des clients. Et il y a aussi la taille… Ils sont nombreux, les étages, dans cette tour de Babel. Comment faire circuler l’information entre son cabinet, le Ministère et les 300 000 employés sur le terrain ?

La courbe d’apprentissage de M. Dubé est si abrupte qu’elle ressemble à un mur.

À sa nomination l’été dernier, il n’avait pas de connaissance pratique du réseau. Même chose pour la sous-ministre nommée en même temps que lui, Dominique Savoie. Ils ont été parachutés dans le ministère le plus compliqué de l’État, au cœur de la pire crise sanitaire du Québec contemporain.

M. Dubé ne s’en plaint pas, c’est ce qu’il voulait. « Je veux gérer l’État, et notre plus gros défi de gestion, c’est en santé. »

Il croit que son regard extérieur constitue une force. « En 2012, Claude Castonguay m’a dit que le Québec avait besoin d’un ministre sans idées préconçues. Quelqu’un qui pose les bonnes questions. »

Les vertus de l’impatience

En politique, la patience n’est pas toujours une vertu. Sa prédécesseure Danielle McCann en avait trop.

Tous les gens à qui j’ai parlé me racontent essentiellement la même histoire : l’ancienne ministre de la Santé était docile face aux établissements de santé, tandis que son sous-ministre, Yvan Gendron, était évasif et indécis.

Leur expérience était devenue un boulet. Ils avaient fini par accepter les blocages d’un réseau qui s’accommode encore des fax.

Le tandem Dubé-Savoie a la réputation contraire. Mme Savoie est plus reconnue pour son impitoyable efficacité que pour son tact. Et M. Dubé est fatigant avec les chiffres.

Cet été, il faisait un suivi sur l’équipement de protection individuelle. On lui assure alors que l’inventaire est suffisant.

J’ai vérifié et la commande n’était pas encore arrivée. Je leur ai dit : “Ne me dites pas qu’on est correct si on attend encore !” Je n’ai pas peur de poser trois fois la même question si la réponse ne se tient pas.

Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux

Mais poser de bonnes questions, ça ne suffit pas toujours.

Le 25 août, M. Dubé promettait que les gens testés recevraient leurs résultats en moins de 48 heures. Aujourd’hui, des Québécois doivent encore s’isoler jusqu’à une semaine chez eux en attendant un appel. Et dans certaines régions, l’attente pour subir un test reste inacceptable.

Une nouvelle visite dans les centres de dépistage pourrait l’aider à comprendre pourquoi sa directive ne descend pas…

***

À l’aube de la deuxième vague, le Québec n’est pas prêt. Le ministre ne s’en cache pas, il n’est « pas satisfait ».

Les mots sont durs, mais le ton est doux. Et un peu inquiet aussi. Dans les conférences de presse, cela se sent. Quand la température monte, il ralentit le débit.

Il a aussi l’habitude de remercier ceux qui lui posent des questions, même les plus salées. Est-il capable de mettre son poing sur la table ? « C’est un gentil qui peut se fâcher », dit un proche. Et puisque ses sautes d’humeur ne sont pas si fréquentes, elles sont remarquées.

Mais M. Dubé croit autant à la carotte qu’au bâton.

En juin dernier, juste après sa nomination, sa sous-ministre préparait une conférence téléphonique avec les PDG des CIUSSS et des CISSS. Le ministre a demandé à y participer.

« Je les ai surpris en leur demandant à chacun de nommer un bon coup depuis le début de la crise. L’imputabilité, ça va dans les deux sens. Faut responsabiliser les gens aussi pour leurs bonnes décisions. »

Un peu de compétition ne fait toutefois pas de mal. Le ministre prépare un palmarès des meilleures et des pires urgences, et il promet de le transmettre chaque mois aux patrons des établissements. Comme il le faisait avec les usines de Cascades.

La clique des comptables

Comme les modes changent.

Il y a une décennie, chaque parti cherchait un candidat vedette médecin pour devenir ministre de la Santé. Aux dernières élections, la mode était désormais de trouver un gestionnaire d’hôpital. Et maintenant, avec M. Dubé, le gouvernement caquiste opte pour un gestionnaire tout court.

À gauche, cela évoquera le mauvais souvenir des contrats de performance de… François Legault, dernier ministre de la Santé qui venait du privé.

En effet, les deux hommes se ressemblent.

En privé, Christian Dubé et François Legault se tutoient. M. Dubé fait partie du petit groupe de vieux copains de Québec inc. à la tête de la CAQ. Pierre Fitzgibbon complète le trio – il était le patron de M. Dubé à Domtar dans les années 1990.

Ils viennent du même milieu et partagent la même approche. Des gens pragmatiques, décisifs et impatients, qui aiment parler en chiffres.

Reste qu’il faut se méfier des curriculum vitæ. Après tout, c’est un docteur, Yves Bolduc, qui a implanté la méthode Toyota, accusée d’être productiviste et déshumanisante. Et c’est un médecin, Gaétan Barrette, qui voulait sévir contre les omnipraticiens prenant peu de patients, avant qu’un autre médecin, son patron Philippe Couillard, recule pour acheter la paix.

Il n’y a rien de neuf dans le fait que M. Dubé mesure la performance du réseau. La santé déborde déjà d’indicateurs. Le débat consiste plutôt à savoir lesquels choisir. Ceux sur les ressources humaines, comme le ratio infirmières-patients ? Sur la santé de la population ? Sur le coût des services ? Ou encore sur le nombre et la rapidité des services rendus ?

La santé, c’est le royaume du corporatisme où les lobbys intimident les non-initiés à coups de jargon technique et d’acronymes impossibles. Pas facile pour un nouveau venu de savoir quoi mesurer.

Par exemple, le Québec mesure l’attente aux urgences à partir de la moyenne, et non de la médiane, comme les autres provinces. Cela empêche de se comparer, et il y a des gens qui s’en accommodent fort bien…

L’éclipse de la COVID-19

Christian Dubé le répète, il n’a pas encore fini les 100 premiers jours de son mandat. N’empêche que déjà, la fin approche. Deux années en politique, c’est court, surtout quand on gère une crise.

Le ministre a demandé à son cabinet et aux sous-ministres d’établir une liste des crises urgentes et une autre des problèmes récurrents, pour éviter que la COVID-19 ne les éclipse.

Alors que la population vieillit, le système de santé fait face à deux grands défis : la faiblesse des soins en première ligne et la pénurie de personnel.

Et il y a bien sûr la confusion dans la machine bureaucratique. Mais pour cela, l’exemple vient parfois du sommet de la pyramide.

La semaine dernière, le ministre a prétendu qu’une coiffeuse avait travaillé auprès de personnes âgées même si elle se savait atteinte de la COVID-19. C’était faux.

Dans le feu de l’action, M. Dubé n’a pas vérifié attentivement ses infos. Ce n’était qu’une erreur de bonne foi, bien sûr. Mais il y a rarement eu un ministère au Québec où les erreurs étaient payées aussi lourdement qu’en ce moment à la Santé.