(Ottawa) Décrite comme la plus proche confidente et la principale conseillère de Jean Chrétien durant sa carrière politique qui s’est échelonnée sur près de quatre décennies, Aline Chrétien, l’épouse de l’ancien premier ministre du Canada, est décédée samedi à l’âge de 84 ans à son domicile du lac des Piles.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Née à Saint-Boniface-de-Shawinigan, en 1936, Aline Chrétien (née Chaîné) n’a jamais cherché les projecteurs alors qu’elle était la première dame du pays. Sa grande discrétion ne signifiait pas pour autant qu’elle n’avait pas une influence considérable sur les décisions de l’ancien premier ministre et les politiques de son gouvernement libéral.

L’ancien premier ministre Jean Chrétien a déjà affirmé à quelques reprises dans ses discours que Mme Chrétien était un véritable « roc de Gibraltar » pour lui, une métaphore qu’il a reprise dans son livre Passion Politique consacré à ses 10 ans de règne comme premier ministre.

« Aline était, est et sera toujours mon roc de Gibraltar. Elle est ma plus proche confidente, la conseillère que j’écoute le plus, et de toutes les personnes au monde, c’est elle qui me connaît le mieux », a écrit M. Chrétien dans un chapitre de son livre où il lève le voile sur l’influence de son épouse.

Si Stéphane Dion a décidé de quitter les salles de classe de l’Université de Montréal et de faire le saut en politique sur la scène fédérale en 1996, quelques mois après le référendum sur la souveraineté au Québec où le camp du OUI est venu à un cheveu de remporter la victoire, c’est grâce à l’intervention d’Aline Chrétien auprès de l’ancien premier ministre.

Si Jean Chrétien a décidé de solliciter un troisième mandat aux élections fédérales de 2000, même s’il avait promis à ses proches qu’il quitterait la vie politique après deux mandats majoritaires, c’est après avoir reçu les encouragements d’Aline Chrétien, qui digérait mal le comportement des partisans de son éternel rival Paul Martin qui cherchaient une façon de précipiter son départ.

Si le gouvernement Chrétien a mis en chantier une importante réforme des pensions au début de son premier mandat, c’est aussi sous l’impulsion d’Aline Chrétien.

Quand un inconnu s’est introduit au 24 Sussex armé d’un long couteau dans la nuit du 5 novembre 1995, c’est le sang-froid d’Aline Chrétien qui a permis d’éviter le pire. Après un face à face avec l’individu, André Dallaire, elle est rapidement retournée sur ses pas pour verrouiller la porte du petit bureau attenant à la chambre à coucher et alerter les policiers de la GRC qui étaient postés dans les guérites de sécurité aux portes de la résidence officielle. L’homme, qui était instable sur le plan mental, avait réussi à s’introduire dans la résidence en cassant une petite fenêtre du rez-de-chaussée après avoir gravi l’escarpement qui longe la rivière des Outaouais et escaladé la clôture entourant la résidence et cela à l’insu des policiers.

Alors qu’il était premier ministre, M. Chrétien terminait souvent une mêlée de presse après une rencontre du cabinet le mardi midi en disant aux journalistes qu’il devait quitter la colline pour un rencontre importante – le déjeuner au 24 Sussex en compagnie d’Aline Chrétien.

Quand les scribes lui demandaient quand il comptait se rendre chez le gouverneur général pour lui demander de déclencher des élections générales, M. Chrétien répondait avec un large sourire : « Quand Aline aura décidé que c’est le temps ».

Des campagnes, Aline Chrétien en aura vécu aux côtés de Jean Chrétien : 11 élections générales, une élection partielle, deux courses à la direction du Parti libéral et deux campagnes référendaires au Québec.

« Souvent, elle m’a permis de rester en contact avec les réalités quotidiennes de la vie, les sentiments et les besoins des gens ordinaires. Car tout homme politique court le risque de considérer les problèmes d’un point de vue abstrait ou de se laisser convaincre par des fonctionnaires, des universitaires ou des économistes qui connaissent toutes les sciences sauf la science de la nature humaine », a aussi écrit M. Chrétien dans son livre.

Issue d’une famille modeste de la Mauricie, Aline Chrétien a décroché un emploi de secrétaire dès l’âge de 16 ans pour contribuer à faire vivre sa famille. Elle n’a donc pu fréquenter l’université. Mais elle a su mettre les bouchées doubles en suivant des cours par correspondance. En 1957, elle a épousé celui qui allait devenir plus tard le 20e premier ministre du Canada.

Autodidacte – elle a appris l’anglais, l’italien et l’espagnol au fil des ans – Mme Chrétien a toujours su séduire ses interlocuteurs par sa grande culture, son élégance, sa dignité et sa compassion. Elle a d’ailleurs représenté le Canada aux funérailles de mère Teresa à Calcutta. Elle a prononcé un discours en italien à l’occasion d’une visite officielle de M. Chrétien en Italie. Durant la Conférence des épouses de chefs d’État et de gouvernement des Amériques à Ottawa en 1999, elle avait impressionné ses invités en présidant la rencontre en français, en anglais et en espagnol.

À 54 ans, elle a appris à jouer du piano, allant même jusqu’à donner quelques prestations devant un public, notamment à Trois-Rivières. Et elle n’a pas hésité à servir comme présidente honoraire du conseil consultatif national du Royal Conservatory of Music. Elle a aussi travaillé pour de nombreuses œuvres de charité.

En 2010, Mme Chrétien a écrit une page d’histoire en devenant chancelière de l’Université Laurentienne de Sudbury pour un mandat de trois ans. Elle était la première femme à occuper de telles fonctions depuis la fondation de l’établissement.

Dans une entrevue accordée à La Presse au moment de sa nomination, Mme Chrétien avait soutenu que l’éducation représentait un moyen efficace pour combattre la pauvreté qui afflige encore trop de familles canadiennes.

« Je viens d’un milieu très modeste. J’ai vu de près la différence que peut faire l’éducation dans la vie d’un individu. L’éducation ouvre de nouveaux horizons. C’est un des messages que je veux livrer aux jeunes », avait confié Mme Chrétien à l’époque.

Aline et Jean Chrétien ont eu trois enfants : France, Hubert et Michel Chrétien. Elle laisse aussi dans le deuil plusieurs petits-enfants.