(QUÉBEC ) La phrase pourrait être mise en exergue de chacun de ces ouvrages : « L’histoire me sera indulgente, car j’ai l’intention de l’écrire. » Le trait d’esprit suave de Churchill a eu des échos cette année. Pandémie oblige, la rentrée littéraire de l’automne sera exceptionnellement fertile en ouvrages qui relèvent le parcours d’anciens et d’actuels élus à l’Assemblée nationale.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

L’ex-première ministre Pauline Marois compte publier fin septembre une autobiographie, « un livre au je », explique-t-elle dans une entrevue accordée il y a quelques jours à La Presse. L’ex-ministre libérale Christine St-Pierre, elle, rend public aujourd’hui le récit de sa vie. Dans deux semaines, ce sera au tour de l’ancien ministre péquiste de la Justice Paul Bégin de publier en plus de 700 pages ses Mémoires d’un militant, À la recherche d’un pays. Jusqu’à l’ancien ministre de l’Environnement sous Philippe Couillard David Heurtel qui a décidé d’ajouter sa pierre ; un ouvrage moins ambitieux qui porte sur ses années au gouvernement.

À ces élus ou ex-élus qui ont appliqué le principe « on n’est jamais mieux servi que par soi-même », et opté pour l’autobiographie, s’ajoutera un ouvrage produit par une journaliste, Judith Lussier, qui brossera le parcours, impressionnant, de Liza Frulla, venue du monde des médias, qui sera ministre à Québec et à Ottawa.

On est loin des Mémoires de guerre du défunt premier ministre britannique. Mais ces contributions jetteront, inévitablement, un peu de lumière sur des moments importants de la vie politique. Attendez que je me rappelle…, les mémoires politiques de René Lévesque, avait fait un tabac lors de sa publication, en 1986, un an avant sa mort.

On a déjà profité de la plume si élégante de Lucien Bouchard dans À visage découvert ou des anecdotes croustillantes de Jean Chrétien dans Mes histoires. Brian Mulroney s’est raconté dans un pavé de 1300 pages. Des parcours hors normes ont intéressé les biographes ; quatre tomes pour le René Lévesque de Pierre Godin, trois pour la biographie de Jacques Parizeau par Pierre Duchesne. Conrad Black les avait précédés avec deux tomes de Duplessis.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Pauline Marois, ex-première ministre du Québec

Il y a quelques jours, Pauline Marois avouait avoir le trac à l’approche de la publication d’Au-delà du pouvoir, prévue pour la fin du mois sous l’étiquette Québec Amérique. « Cela me stresse un peu, j’aimerais que ce soit bien reçu », dit-elle.

L’éditrice Élyse-Andrée Héroux a écouté, pris des notes et mis le texte en forme ; l’ex-première ministre s’est racontée et a revu méticuleusement le texte. Elle « révèle sans complaisance et sans amertume les deux côtés de la médaille du pouvoir », ce pouvoir que Lise Payette disait ne pas connaître. « Dès que j’ai quitté la politique, ou que la politique m’a quittée, j’ai commencé à travailler sur mes mémoires. » La maison d’édition l’avait pressentie il y a 18 mois, tout était prêt pour un lancement en avril. Un exercice passablement difficile, confie-t-elle, parce qu’elle n’avait pas, à travers ces années, pris des notes en prévision d’une autobiographie.

En 2008, une première biographie, Québécoise, été publiée, mais c’était avant tout un exercice de marketing politique quelques mois avant des élections générales. Cette fois, « on va beaucoup plus loin » et encore, Mme Marois, chaque jour, se dit : « j’ai oublié de parler de ceci ou de cela ». Pas de règlement de comptes, mais « des faits qui, racontés, ne sont pas à l’avantage de certains collègues ».

La « pasionaria »

L’ex-ministre libérale Liza Frulla, flamboyante, était souvent surnommée la « croqueuse de diamants », mais c’était avant tout une « pasionaria » de la politique. Et c’est probablement le titre qui sera retenu par les éditions Flammarion ; une publication est envisagée pour le prochain Salon du livre, s’il a lieu en décembre.

La journaliste Judith Lussier a fait sa recherche de manière indépendante. « Au début, je ne voulais pas, franchement, avons-nous besoin d’un livre de mémoires de plus ! », laisse tomber en entrevue Mme Frulla, actuellement directrice de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec. « Mais on m’a convaincue, c’est la vision d’une milléniale de tout un pan de l’histoire du Québec, résume-t-elle. J’ai beaucoup de difficulté à lire ça. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Liza Frulla, ex-ministre libérale

C’est difficile de revoir ta vie. Revoir les photos. Tu te dis qu’il y en a plus en arrière qu’en avant ! Moi, j’ai l’habitude de regarder en avant !

Liza Frulla, ex-ministre libérale

Issue des médias – elle était journaliste de sport puis cadre à la radio privée –, elle était au marketing de la brasserie Labatt quand Mario Bertrand, chef de cabinet de Robert Bourassa, l’avait recrutée pour les élections de l’automne 1989. Une anecdote : quelques semaines plus tard, la toute nouvelle ministre de la Culture se retrouve à Paris pour discuter de l’avenir de TV5, qui battait de l’aile. Longues discussions avec le ministre-historien Alain Decaux. Le ministre fédéral, Marcel Masse, roule des mécaniques. Mais à l’instigation de sa conseillère Ann Champoux, Mme Frulla laisse tomber la réception fastueuse en soirée pour faire une série d’entrevues téléphoniques avec les médias québécois. Les manchettes du lendemain claironnent « Québec sauve TV5 ! »

Confidences et conséquences

Ici Christine St-Pierre. De l’école de rang au rang de ministre vient d’être publié chez Septentrion. L’ex-ministre de Charest et de Couillard a toujours eu le verbe acéré, mais ses mémoires n’ont rien d’un règlement de comptes, assure-t-elle.

En 34 chapitres, Mme St-Pierre fait le tour de sa vie. Son premier contact, traumatisant, avec la politique est marquant. À la victoire de Jean Lesage, les libéraux de Saint-Roch-des-Aulnaies font un feu de joie devant la maison familiale. Son père, organisateur conservateur, était dans le camp des perdants ce 22 juin 1960. Hormis les manuels, on ne trouvait pas de livres à l’école, « des femmes de ma génération qui sont issues du milieu rural et qui ont percé professionnellement, il n’y en a pas tellement », rappelle-t-elle.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Christine St-Pierre, ex-ministre libérale

Des anecdotes : la courriériste parlementaire de Radio-Canada à l’Assemblée nationale a voté Oui au référendum de 1995. Passée sur la scène fédérale, deux ans plus tard, elle aura, bien involontairement, un impact sur le résultat des élections déclenchées par Jean Chrétien. Par un concours de circonstances, elle entend le chef conservateur, Jean Charest, confier qu’il s’attend à remporter 40 sièges au Québec. Elle diffuse l’information.

Réalisant subitement la menace, le chef libéral Jean Chrétien sollicite le jour même une entrevue pour marteler qu’il n’accepterait pas le résultat d’un référendum qui donnerait une courte victoire aux souverainistes. Les électeurs québécois sont outrés, et se tournent en masse vers le Bloc québécois – la campagne québécoise de Charest tombe en vrille.

« Il faut être fait fort pour faire de la politique, tu manges de méchantes taloches. Mais en même temps, il y a de grandes satisfactions », résume la politicienne qui avoue être « partisane et sanguine ».

Le quotidien d’un député

La contribution de David Heurtel est dans un autre registre. Dans Journées de ministre, l’ancien responsable de l’Environnement de Philippe Couillard raconte ses années en politique. Comme Mmes Marois et St-Pierre, il prévoyait de publier au printemps son ouvrage qui paraît chez VLB. « Ce ne sont pas des mémoires, une autobiographie. Cela porte sur cinq années en politique et décrit, de l’intérieur, le quotidien d’un député, d’un ministre. »

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

David Heurtel, ex-ministre libéral

Il y rappelle l’étrange sentiment de vide, de tristesse même, quand il apprend qu’il réalisera finalement son rêve de faire partie du gouvernement. « Je voulais faire comprendre le rythme, le bureau du premier ministre attend vos lignes de presse pour 7 h du matin. » « Il n’y a pas de règlement de comptes, on n’y trouvera pas de détails croustillants. C’est un livre humain », résume-t-il. L’ouvrage vient peut-être cautionner un nouveau tour de piste ; il n’a pas nié être intéressé par la mairie de Montréal.

Par définition, l’autobiographie, c’est l’ouvrage qu’on publie, une fois dans son existence. Encore ici, Winston Churchill vient à notre rescousse : « La vie ? Le voyage vaut la peine d’être fait, une fois. »