(QUÉBEC) Il est pour un fédéralisme décentralisé à la Stephen Harper, il a un plan pour la « reconnaissance de la nation québécoise » et promet plus de frugalité dans les dépenses du gouvernement fédéral. Sur papier, le nouveau chef conservateur, Erin O’Toole, a bien des cartes en main pour se rapprocher des Québécois.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Mais dans la pièce, il y a tout de même un éléphant, ou plutôt un pipeline, en l’occurrence. Aussi, dans le concert des analyses qui prédisent que le nouveau chef a le profil idéal pour se rapprocher du Québec, quelques bémols paraissent nécessaires.

PHOTO DAVE CHAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Erin O’Toole, nouveau chef du Parti conservateur, souhaite faire adopter une « loi sur les pipelines stratégiques à l’échelle nationale » permettant à Ottawa d’imposer la mise en place de ces infrastructures.

Avec l’appui déterminant du premier ministre albertain Jason Kenney, un coup de pouce survenu dès mars, au tout début de la course, le nouveau chef conservateur aura des dettes à payer. Il faut s’attendre à ce qu’il s’engage à ce que le pétrole de l’Ouest puisse sortir des Prairies, oléoducs et autres pipelines seront à l’ordre du jour. Et comme il s’agit de projets qui dépassent les frontières d’une province, un gouvernement O’Toole à Ottawa pourrait décréter leur construction, en dépit de l’opinion des provinces. Il est à visière levée; il y aurait une « loi sur les pipelines stratégiques à l’échelle nationale » permettant à Ottawa d’imposer la mise en place de ces infrastructures.

Chez François Legault, on rétorque aussitôt que ce scénario reste « hypothétique »; il y a déjà un projet de pipeline vers les États-Unis, Keystone XL, prévu pour 2023, un autre vers l’Ouest, Trans Mountain, pour 2022, ce n’est pas demain qu’on lorgnera du côté du Québec et des Maritimes.

Mais un jour, l’immense déficit avec lequel doit composer l’Alberta contribuera probablement à remettre le transport des énergies fossiles à l’ordre du jour.

Ce débat autour de l’acceptabilité sociale d’un oléoduc, le Québec l’a déjà vécu avec le projet d’Énergie Est de TransCanada, abandonné après une longue controverse à l’automne 2017. Quelques jours avant sa victoire, M. O’Toole portait ostensiblement son t-shirt « l love Oil and Gas », un avant-goût de son positionnement.

On a beaucoup dit que le Québec avait joué un rôle déterminant dans l’élection de M. O’Toole comme chef conservateur cette semaine. Le Québec ne lui est pas étranger. Né à Montréal, l’ancien militaire conserve une maîtrise du français fort respectable pour quelqu’un qui a essentiellement passé toute sa vie au Canada anglais. Son père avait travaillé pour la GM à Sainte-Thérèse avant d’être réaffecté à Oshawa. Surtout, il est le seul des candidats à avoir proposé une plateforme distincte pour le Québec, des engagements qui s’inspirent fortement du « fédéralisme d’ouverture » prôné par Stephen Harper, dans un discours de campagne électorale en décembre 2005.

L’organisation et non le programme

Mais ce n’est pas sa personnalité ni même son programme qui ont valu à M. O’Toole l’appui des conservateurs québécois. Sa victoire, c’est celle de son organisation. « O’Toole a eu une campagne parfaite, ses militants ont suivi scrupuleusement le mode d’emploi pour une course à la direction : frapper aux portes, ne rien tenir pour acquis. Ils ont été bien plus efficaces que nous », confie à La Presse un lieutenant important de Peter McKay. Les positions respectives des candidats n’ont pas pesé dans le choix des membres.

Durant la campagne, le nombre de membres du Parti conservateur au Québec est passé de 6000 à 13 000, un progrès modeste, si l’on considère que dans l’ensemble du pays, la course conservatrice a fait passer le nombre des adhérents de 150 000 à 269 000. Jean Charest doit s’en mordre les doigts; il avait renoncé à se lancer dans la course en début d’année parce qu’il jugeait bien difficile de recruter les dizaines de milliers de membres qui lui paraissaient nécessaires pour l’emporter. M. Charest serait parti avec une longueur d’avance. En raison du mécanisme quant au choix du chef, les membres québécois pèsent très lourd dans le score final.

Jean Charest aurait balayé le Québec et assurément fait des gains en Ontario, où M. O’Toole, tout Ontarien qu’il soit, était deuxième derrière McKay au premier tour.

Sur les 7800 « points » des 78 circonscriptions québécoises, dès le premier tour, M. O’Toole avait déjà coiffé son adversaire Peter McKay au Québec, avec 3532 appuis, contre 2685 pour son rival. Les candidats d’arrière-garde, Leslyn Lewis et Derek Sloan, avaient ensemble 1583 points, des appuis qui ont à coup sûr basculé dans le camp O’Toole au second tour. Ailleurs au pays, le ralliement des deuxièmes choix des candidats en queue de peloton a pu faire pencher la balance, mais pas au Québec.

Par ailleurs, Peter McKay pouvait compter sur une longue liste de poids lourds chez les bleus du Québec, les organisateurs Benoît Larocque, Dany Renaud, d’anciens ministres conservateurs, de Lawrence Cannon à Pierre H. Vincent. De l’autre côté, l’organisation O’Toole semblait, au premier coup d’œil, moins impressionnante. D’abord, il avait la caution d’un seul député : Richard Martel, l’élu conservateur de Chicoutimi — Le Fjord, le sénateur Leo Housakos et son collègue Larry Smith, l’ex-ministre de Harper Christian Paradis, un ancien député de la région de Québec, Alupa Clarke, et un ancien apparatchik de Harper, Carl Vallée. Gérard Deltell, le député de Québec qui avait pourtant déjà appuyé O’Toole dans la course précédente, avait choisi de rester neutre cette fois. Mais l’équipe Cendrillon a coiffé celle de Peter McKay au fil d’arrivée.

Un débat constitutionnel, vraiment ?

C’est un gouvernement conservateur, celui de Stephen Harper, qui avait fait adopter, en 2006, une motion aux Communes reconnaissant « la nation québécoise dans un Canada uni ». Le programme québécois d’Erin O’Toole est dans le droit fil de cette ouverture.

Il promet de travailler avec le gouvernement pour accroître l’autonomie du Québec, en matière d’immigration, de réfugiés et de réunification familiale. Il ouvre la porte à de nouvelles ententes administratives pour promouvoir un fédéralisme décentralisé et compte limiter le pouvoir de dépenser d’Ottawa dans les champs de compétence québécoise. Audacieux, le plan O’Toole prévoit un retour à l’équilibre budgétaire au fédéral sans réduire les transferts aux provinces.

Mais une des promesses de la campagne du nouveau chef conservateur laisse perplexe. M. O’Toole s’est engagé à assurer que le Québec ne soit jamais sous-représenté à la Chambre des communes, peu importe son poids démographique au sein de la fédération. Le Québec représente 22 % de la population canadienne, une chute importante, de plus de cinq points de pourcentage par rapport à 1971. L’Ontario et la Colombie-Britannique voient en revanche leur poids augmenter.

Les vétérans conservateurs, ceux qui ont connu la crise constitutionnelle des années 1990, se seraient sûrement souvenus que la défunte entente de Charlottetown, répudiée par un référendum pancanadien à l’automne 1992, prévoyait justement ancrer définitivement l’influence du Québec aux Communes. La province francophone aurait bénéficié de 25 % des sièges, quel que soit son poids démographique.

Cet engagement de la campagne O’Toole ne pourrait faire l’économie d’une étape importante. Un passage obligé, disons… non négligeable. Pour tenir parole, un gouvernement conservateur devrait modifier la composition de la Chambre des communes. Et comme il s’agit d’un changement à une institution nationale, l’unanimité des provinces est requise. Un nouveau cycle de négociations constitutionnelles ? L’idée même fera trembler tous les politiciens fédéraux.