(Ottawa) Même si les provinces de l’Ouest constituent toujours le socle du Parti conservateur, aucun candidat issu de cette importante région du pays n’a voulu briguer la direction du parti durant la présente course au leadership qui va connaître son dénouement dimanche soir.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a fait des pieds et des mains pour que son ancienne collègue du Cabinet dans le gouvernement de Stephen Harper, Rona Ambrose, se lance dans la course. L’ancien premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, s’est livré au même exercice de pression sur elle, en vain.

Même si Justin Trudeau dirige un gouvernement libéral minoritaire, et que le prochain chef du Parti conservateur bataillera pour devenir premier ministre du Canada aux prochaines élections qui pourraient survenir dans moins de 12 mois, seuls quatre candidats se sont lancés dans la course pour succéder à Andrew Scheer à la barre du parti.

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La course à la direction du Parti conservateur du Canada va connaître son dénouement dimanche soir. Sur la photo, les candidats Erin O’Toole et Peter MacKay, avant un débat à Toronto, le 17 juin dernier.

Les Bernard Lord (ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick), Jean Charest (ancien premier ministre du Québec), Caroline Mulroney (ministre des Transports dans le gouvernement Ford en Ontario) et le député conservateur de la région de Québec Gérard Deltell ont tour à tour écarté l’idée de sauter dans l’arène, malgré les pressions de certains militants.

La course a donc mis aux prises trois candidats venant de l’Ontario, et un candidat de la Nouvelle-Écosse. Des candidats de l’est du pays qui tentent de prendre la tête d’un parti dont les racines les plus profondes se trouvent en Alberta, en Saskatchewan et au Manitoba.

PHOTO TIJANA MARTIN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Derek Sloan, candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada

Et parmi eux, seulement deux jouissent d’une certaine notoriété : l’ancien ministre de la Justice dans le gouvernement Harper Peter MacKay, et l’ex-ministre des Anciens Combattants Erin O’Toole. Les deux autres aspirants, le député Derek Sloan, de l’Ontario, élu au dernier scrutin, et l’avocate de Toronto Leslyn Lewis, qui a porté les couleurs du Parti conservateur aux élections de 2015, demeurent inconnus du grand public.

Un contexte difficile

Il faut dire que cette course au leadership s’est essentiellement déroulée sur les médias sociaux et Zoom dans un contexte difficile et dans la quasi-indifférence générale à cause de la pandémie de COVID-19.

Quelque 269 000 membres avaient le droit de vote. Plus de 150 000 d’entre eux l’ont exercé, selon les autorités du parti. Les stratèges conservateurs interrogés par La Presse s’entendent pour dire que la bataille est serrée entre Peter MacKay et Erin O’Toole, et ils n’osent pas s’avancer sur le résultat du vote.

Quel que soit le vainqueur, cette course au leadership – la deuxième en trois ans – sonne le début d’une grande transition chez les conservateurs.

Car pour la première fois depuis près de deux décennies, le Parti conservateur né de la fusion de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur en 2003 ne sera pas dirigé par un chef venant de l’Ouest.

Qui plus est, il existe une ferme volonté dans les rangs conservateurs, notamment au Québec et en Ontario, de tourner résolument la page sur les enjeux sociaux, qui ont fait trébucher Andrew Scheer durant la dernière campagne électorale.

L’un des principaux candidats, Peter MacKay, a clairement fait savoir qu’il était pro-choix durant cette campagne. Et s’il devient chef, il compte employer les moyens qui s’imposent pour que le parti passe à autre chose.

De son côté, Erin O’Toole a affirmé qu’il défendra toujours le droit des femmes à l’avortement, même s’il a courtisé avec une certaine énergie les militants pro-vie du parti, durant la course, afin d’obtenir leurs appuis lors des deuxième ou troisième tours de scrutin. Les deux autres candidats, Derek Sloan et Leslyn Lewis, ont fait de leur opposition à l’avortement un des éléments importants de leur campagne, mais leurs appuis demeurent marginaux. Chose certaine, les stratèges conservateurs ne veulent plus prêter le flanc aux attaques des libéraux et des autres partis sur les enjeux d’ordre moral.

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Leslyn Lewis, candidate à la chefferie du Parti conservateur du Canada

« Il est juste de dire que les conservateurs sont sur la voie d’une transition. La frange sociale conservatrice du parti demeure importante, mais elle a de moins en moins de poids politique. Même si, pour gagner la course au leadership, les candidats doivent jusqu’à un certain point courtiser cette frange, on voit chez les candidats les plus sérieux une réticence à se prononcer trop fort. Car ils savent très bien que ça va rebondir lorsqu’ils seront en campagne électorale et que cela va leur faire du tort », souligne Stéphanie Chouinard, professeure adjointe au département de science politique du Collège militaire royal de Kingston.

« Pour ce qui est de l’absence de candidats de l’Ouest, je ne sais pas si c’est une question de conjoncture ou s’il y a là quelque chose de plus profond, mais c’est certain que c’est vraiment curieux qu’il n’y ait aucun candidat venant des Prairies », ajoute Mme Chouinard.

Finances publiques

Un plus grand pragmatisme est aussi manifeste dans le dossier des finances publiques. Alors qu’il se présente généralement comme l’apôtre de la rigueur budgétaire en temps normal, le Parti conservateur se voit contraint d’ajuster le tir à cause de la crise économique profonde provoquée par la pandémie de COVID-19, qui pourrait entraîner un déficit historique d’au moins 343 milliards de dollars uniquement pour l’exercice financier en cours.

Pour les stratèges conservateurs, il serait suicidaire de proposer un retour rapide à l’équilibre budgétaire alors que l’encre rouge coule à Ottawa. À titre d’exemple, le candidat Erin O’Toole a indiqué dans une entrevue à La Presse que le retour à un budget équilibré pourrait facilement s’échelonner sur une décennie, dans le contexte actuel.

Déjà durant la dernière campagne, les conservateurs avaient mis de l’eau dans leur vin. Alors que le déficit annuel oscillait seulement autour de 20 milliards de dollars, ils promettaient d’éliminer ce boulet financier dans un horizon de cinq ans.

Le prochain chef ne viendra pas de l’Ouest, mais il devra quand même défendre des politiques qui sont importantes pour cette région. Son défi sera de présenter une offre politique qui sera attrayante à l’est du Manitoba. C’est la question fondamentale. Si cela arrive, on pourra dire qu’il y a eu une transition.

Yan Plante, ancien chef de cabinet de l’ex-ministre conservateur Denis Lebel

« Si l’offre politique demeure que le parti est contre une taxe sur le carbone, qu’il est en amour avec les guns, et qu’il reste empêtré sur les questions sociales, que le chef vienne de l’Ouest ou pas, ça ne changera pas grand-chose », ajoute M. Plante, qui est aujourd’hui directeur principal chez TACT Intelligence-conseil.

Mais avant tout, le nouveau leader du parti devra tâcher de préserver l’unité des troupes. « C’est la deuxième course à la direction du parti en trois ans. Même si ce n’est pas nécessairement les mêmes candidats, ce sont beaucoup les mêmes équipes qui s’affrontent. Pendant 10 ou 15 ans, ces gens ont fait campagne ensemble contre les libéraux. Mais depuis trois ans, ils font campagne les uns contre les autres. Cela crée quand même de vraies tensions. L’exemple devra venir du chef », affirme-t-il.

Alors que le scandale WE Charity continue d’ébranler le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau, le prochain chef conservateur devra aussi prendre une décision lourde de conséquences pour le pays : tentera-t-il de provoquer des élections cet automne, ou optera-t-il pour la patience ? Il est loin d’être acquis que le successeur d’Andrew Scheer voudra répondre à ces questions le soir de sa victoire.