(Ottawa) C’est confirmé : Chrystia Freeland est devenue mardi la première femme à occuper le prestigieux poste de ministre des Finances dans l’histoire du pays. Elle remplace Bill Morneau, qui a remis sa démission lundi soir alors que le gouvernement Trudeau veut présenter un plan de relance économique post-COVID dans les prochains mois.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Mme Freeland conservera aussi les fonctions de vice-première ministre, signe indéniable qu’elle est devenue au fil des ans le bras droit du premier ministre Justin Trudeau. Le ministre Dominic LeBlanc, qui est président du Conseil privé, reprend des mains de Mme Freeland le ministère des Affaires intergouvernementales.

Les deux ministres se sont présentés à Rideau Hall, la résidence officielle de la gouverneure générale Julie Payette, en compagnie du premier ministre pour officialiser les changements au cabinet.

Mme Freeland prend donc de nouveau du galon au sein du gouvernement Trudeau, elle qui a notamment piloté le délicat dossier des négociations visant à moderniser l’Accord de libre-échange nord-américain avec l’administration Trump et le Mexique en 2018 et 2019 alors qu’elle était ministre des Affaires étrangères. Autre facteur important, Mme Freeland représente une circonscription de la région de Toronto, qui demeure un bastion pour le Parti libéral du Canada. Le nom de Mme Freeland, qui a également été ministre du Commerce international pendant deux ans, est souvent évoqué dans les cercles libéraux comme éventuelle candidate à la succession de Justin Trudeau comme chef du Parti libéral du Canada.

En conférence de presse après la cérémonie de prestation de serment des ministres, le premier ministre Justin Trudeau a confirmé son intention de proroger le Parlement, pavant ainsi la voie à la présentation d’un discours le 23 septembre, soit deux jours après la reprise prévue de la session parlementaire.

Résultat : M. Trudeau compte mettre en jeu la survie de son gouvernement minoritaire dès la première occasion en présentant un nouveau discours du Trône, qui fait l’objet d’un vote de confiance à la Chambre des communes. Il tentera ainsi de couper l’herbe sous le pied du Bloc québécois, qui a promis de déposer une motion de censure en octobre si M. Trudeau, sa cheffe de cabinet Katie Telford et Bill Morneau ne quittent pas leurs fonctions à cause des récentes controverses soulevant des questions d’éthique.

« Un discours du Trône va permettre au gouvernement de remettre le compteur à zéro », a indiqué une source libérale, notant que la pandémie de COVID-19 a complètement chamboulé le plan de match du gouvernement libéral et qu’il faut rajuster le tir.

Le Parti conservateur n’a pas attendu l’annonce du premier ministre mardi après-midi pour attaquer celle qui prendra la barre du ministère des Finances. « On parle de la même ministre qui était la présidente du comité du cabinet qui a approuvé l’argent pour le groupe WE Charity, qui a échoué dans les négociations avec Donald Trump et maintenant on vit avec les conséquences des tarifs sur l’aluminium. Et elle est pour l’augmentation des taxes. Alors rien ne change. Justin Trudeau est un premier ministre corrompu et incompétent et il va demeurer premier ministre, peu importe qui on met dans les autres postes de son cabinet », a déclaré le député conservateur Pierre Poilievre, qui est le critique de son parti en matière de finances.

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Le député conservateur Pierre Poilievre

M. Poilievre a ainsi réaffirmé la demande de démission du premier ministre formulée à plusieurs reprises par son parti au cours des dernières semaines. Selon lui, M. Trudeau est autant éclaboussé par le scandale WE Charity que l’ancien ministre des Finances.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a salué l’arrivée de Mme Freeland dans ses nouvelles fonctions, soulignant que son parti a pu établir de bonnes relations avec elle depuis les dernières élections.

Mais à l’instar de M. Poilievre, M. Blanchet a fait valoir que le départ de M. Morneau ne change rien à l’affaire WE Charity qui secoue le gouvernement Trudeau. Selon lui, le premier ministre doit aussi céder sa place.

À la barre du ministère des Finances depuis cinq ans, Bill Morneau a remis sa démission lundi soir, forçant le premier ministre Justin Trudeau à combler l’un des postes les plus importants de son cabinet alors que son gouvernement minoritaire veut présenter un plan de relance de l’économie, durement affectée par la pandémie de COVID-19.

Cette démission est survenue quelques heures après une rencontre entre M. Trudeau et M. Morneau, convoquée par le premier ministre et devant servir à aplanir les différends entre les deux hommes. Ces désaccords portant sur l’effort budgétaire requis pour remettre l’économie canadienne sur les rails sont étalés au grand jour dans les médias depuis une semaine. Elle est aussi survenue alors que le scandale WE Charity continue d’éclabousser le gouvernement libéral.

Mais M. Morneau a soutenu lundi soir avoir remis sa démission à M. Trudeau au motif qu’il ne compte pas briguer les suffrages aux prochaines élections. Selon lui, le premier ministre doit pouvoir compter sur un ministre des Finances qui est prêt à consacrer plusieurs années à redresser l’économie canadienne.

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À la barre du ministère des Finances depuis cinq ans, Bill Morneau a remis sa démission lundi soir.

« Alors que nous passons à l’étape suivante de notre lutte contre la pandémie et que nous travaillons à préparer la reprise économique, nous devons reconnaître que ce processus prendra plusieurs années. Le moment est venu pour un nouveau ministre des Finances de mettre en œuvre ce plan pour ce long et difficile chemin devant. C’est pourquoi je démissionnerai de mon poste de ministre des Finances et de député de Toronto-Centre. Je sais qu’avec ce gouvernement libéral, les Canadiens sont entre de bonnes mains », a-t-il indiqué, visiblement ému.

M. Morneau, qui a aussi démissionné en tant que député libéral de Toronto-Centre, compte soumettre sa candidature pour le poste de secrétaire général de l’OCDE, située à Paris.

« J’ai toujours l’intention de continuer à servir et j’ai décidé de proposer mon nom pour devenir le prochain secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économique. Le premier ministre m’a donné son plein appui. Je passerai les prochaines semaines à me préparer », a-t-il offert.

Interrogé par les journalistes si les désaccords entre lui et M. Trudeau lui avaient coûté son poste, s’il avait démissionné ou s’il avait été congédié par le premier ministre, M. Morneau a esquivé toutes ces questions, préférant s’en tenir aux raisons qu’il a énumérées et qui l’ont poussé à tirer sa révérence.

Dans un communiqué de presse, le premier ministre Justin Trudeau a remercié Bill Morneau pour ses états de service

« Depuis le jour où il a été élu pour la première fois et est devenu le ministre des Finances du Canada il y a près de cinq ans, Bill a travaillé sans relâche pour soutenir tous les Canadiens et créer une économie qui est résiliente, juste et qui profite à tous. Grâce à son leadership, le Canada a développé une économie forte avec l’un des meilleurs bilans du G7, créé plus d’un million d’emplois et atteint le taux de chômage le plus bas de son histoire. Au cours des dernières années, plus d’un million de personnes sont également sorties de la pauvreté et nous avons créé un plan concret pour protéger l’environnement tout en faisant croître l’économie. Bill a joué un rôle central dans des projets transformateurs comme la bonification du Régime de pensions du Canada et la création de l’Allocation canadienne pour enfants, qui améliore la vie de millions de familles canadiennes », a-t-il affirmé.

« Je tiens à remercier Bill pour tout ce qu’il a fait pour améliorer la qualité de vie des Canadiens et faire de notre pays un endroit meilleur et plus juste où vivre. J’ai compté sur son leadership, ses conseils et son amitié au fil des ans et j’ai confiance que cela se poursuivra dans le futur. Bill, tu as ma plus profonde gratitude et je sais que tu continueras à apporter de grandes contributions à notre pays et aux Canadiens dans les années à venir », a ajouté le premier ministre.

Au cours de la dernière semaine, plusieurs médias ont fait état des profondes divergences entre le premier ministre et le grand argentier du pays sur les mesures qui doivent être privilégiées pour assurer la relance économique sans mettre en péril l’état des finances publiques, déjà grevées par un déficit attendu de 343 milliards de dollars durant l’exercice financier en cours à cause de la pandémie.

Les relations se seraient aussi détériorées à la suite de la décision de Justin Trudeau de faire appel aux services de Mark Carney pour le conseiller sur la meilleure marche à suivre pour administrer le remède adéquat à l’économie canadienne, encore affaiblie par la COVID-19.