À Québec, quatre députées d’autant de partis mettent la partisanerie de côté pour lutter contre les violences sexuelles. Aucune n’est surprise par la troisième vague de dénonciations qui secoue le Québec actuellement. Le courage de ceux et celles qui témoignent sur les réseaux sociaux les pousse à apporter de profonds changements à un système rébarbatif pour les victimes. Entrevue avec quatre élues en mission.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

« La confiance est tellement à plat envers le système de justice qu’on doit prendre les grands moyens pour y remédier. »

La citation est de Véronique Hivon, du Parti québécois (PQ). Mais elle pourrait aussi bien être d’Isabelle Charest, de la Coalition avenir Québec (CAQ), d’Isabelle Melançon, du Parti libéral du Québec (PLQ) ou de Christine Labrie, de Québec solidaire (QS).

« On est en 2020. Il est temps que les choses changent et que les victimes puissent être accompagnées correctement; qu’elles ne soient pas laissées à elles-mêmes », ajoute Mme Melançon du Parti libéral.

Au moment où une troisième vague de dénonciations secoue le Québec, les quatre élues ont beau appartenir à des familles politiques différentes, elles sont toutes habitées par le même sentiment d’urgence.

En entrevue avec La Presse, les quatre députées qui forment un comité non partisan pour lutter contre les violences sexuelles jurent que leurs travaux mèneront à de profonds changements dans l’accompagnement des victimes dans le système judiciaire.

Les élues sont conseillées par 21 experts dont les recommandations – qui traiteront aussi de violence conjugale – doivent être publiées en octobre. Sans vouloir présumer des conclusions du comité d’experts, Mme Labrie, de QS, s’attend à des propositions « très audacieuses ».

La création d’un tribunal spécialisé dans les crimes sexuels – une proposition faite par la députée Hivon, inspirée par ce qui se fait ailleurs dans le monde – a été sérieusement étudiée, nous dit-on. Le comité s’est aussi penché sur le modèle des care centers en Afrique du Sud où les victimes peuvent – dans un même lieu – recevoir du soutien psychosocial et des conseils juridiques; des endroits mieux adaptés à leurs besoins qu’un poste de police.

Aucune n’est d’ailleurs surprise par cette troisième vague. Vague au cours de laquelle le spectre des agressions — du viol au harcèlement en passant par le commentaire déplacé — est plus large que dans les vagues précédentes, observe le quatuor.

« Ce qui est plus surprenant, c’est qu’en 2020 on en soit encore à dénoncer ce genre de comportements là », lâche la ministre responsable de la Condition féminine Isabelle Charest, tout en saluant le courage des victimes qui dénoncent.

Cela étant dit, la ministre Charest s’inquiète d’un « backlash important » en raison de la voie choisie (les réseaux sociaux).

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Isabelle Charest, ministre responsable de la Condition féminine

J’ai une crainte que ces victimes-là se retrouvent avec des accusations de diffamation et qu’elles soient victimes deux fois d’un geste qu’elles ont subi.

Isabelle Charest, ministre responsable de la Condition féminine

D’où l’urgence d’offrir un accompagnement psychosocial, en plus d’un meilleur accompagnement juridique, pour éviter que ces victimes se retrouvent seules devant un ordinateur avec le traumatisme vécu, précise la ministre responsable de la Condition féminine. À la suite du récent remaniement ministériel qui a envoyé Sonia LeBel au Trésor, Mme Charest a pris la relève de cette dernière au sein du comité sur les violences sexuelles.

Ce comité a été créé après l’annonce par le Directeur des poursuites criminelles et pénales qu’une seule plainte avait été retenue contre le fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, en décembre 2018. À l’époque, Mme Hivon avait interpellé Mme LeBel, alors ministre de la Justice, « parce que ça n’avait pas de bon sens de continuer à vivre des échecs comme ça et donc il fallait trouver des moyens d’adapter le système de justice à la réalité des victimes de violence sexuelle et conjugale », rappelle la députée péquiste.

Un « ras-le-bol très très profond »

Véronique Hivon voit dans cette troisième vague – qui survient après le mouvement #agressionnondenoncee de 2014 et le #moiaussi de 2017 – un « écœurement et un ras-le-bol très très profond par rapport aux violences sexuelles ». « C’est très grave de voir qu’en 2020 ces comportements-là sont toujours aussi répandus », s’indigne-t-elle.

La députée péquiste comprend « parfaitement qu’il puisse y avoir beaucoup de victimes désillusionnées et sceptiques » envers le système judiciaire, au point que ces dernières se tournent vers les réseaux sociaux pour dénoncer leurs agresseurs. Mais ces jours-ci, insiste-t-elle, « il y a beaucoup d’espoir » dans les travaux réalisés par le comité.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Christine Labrie, députée de Sherbrooke de Québec solidaire

Je trouve ça beau d’une certaine manière que les victimes se lèvent; qu’on commence à nommer des noms, que les personnes qui ont des comportements déplacés commencent à se sentir de plus en plus surveillées, de plus en plus à risque d’avoir ce type de comportements; de tenir ces propos-là.

Christine Labrie, députée de Québec solidaire

Les quatre élues comprennent le manque de confiance des victimes envers le système. « C’est à ça qu’on a voulu s’attaquer d’emblée. Le mandat qu’on a donné aux experts qu’on a réunis est de rétablir la confiance parce que cette confiance-là a été réduite presque à néant par des pratiques, des habitudes, des questions qui n’ont pas d’allure posées aux victimes, du déni, du refus de les croire accumulés au fil des années », explique Mme Labrie de QS.

Disant lire « avec stupeur » les récits sur les réseaux sociaux, la libérale Isabelle Melançon affirme qu’il faut « encourager ces femmes-là à continuer à parler ». La vague de dénonciation récente sur le web a ciblé des centaines de personnes, dont des artistes, des tatoueurs et des gens de la restauration, pour une large gamme d’inconduites sexuelles.

Mère d’une fille de 10 ans et d’un garçon de 14 ans, Isabelle Melançon – qui remplace depuis tout récemment Hélène David au sein du comité – croit que les changements passent « beaucoup par l’éducation des garçons ».

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Isabelle Melançon, députée de Verdun du Parti libéral

J’ai une énorme confiance que l’éducation peut changer les choses, mais pour arriver à l’éducation, il faut pouvoir parler.

Isabelle Melançon, députée du Parti libéral

Pas un comité « bidon »

Mardi dernier, à leur première rencontre depuis les changements apportés au comité, Isabelle Melançon a lancé un cri du cœur. « Là plus que jamais, il faut démontrer que ce n’est pas un comité bidon », alors que la machine gouvernementale peut être lente à adopter des réformes, « il faut démontrer qu’on est capable d’aller au rythme de l’actualité », a-t-elle dit.

Les quatre élues sont sur la même longueur d’onde. « Il n’y a pas de petite politique dans ce comité-là, assure Mme Labrie de QS. Il y a d’autres comités non partisans où c’est une non-partisanerie de façade; où on passe notre temps à gérer des accrochages et des vulnérabilités alors que dans ce comité-là, il y a vraiment un souci commun de travailler ensemble. »

D’ailleurs, ses travaux ont déjà porté des fruits, indiquent les quatre élues. Une loi a été adoptée rapidement à la fin de la dernière session parlementaire pour abolir le délai de prescription pour les agressions à caractère sexuel de manière à ce que les victimes puissent obtenir justice, même des années après les faits. Aussi, un guichet unique – piloté par Juripop et financé par Québec et Ottawa – a été mis en place pour les victimes de violences sexuelles et de harcèlement au travail. Les victimes obtiennent au même endroit des conseils en droit civil, en droit du travail, en droit familial, en droit de la personne, en droit de l’immigration et en droit criminel.

Sur une note plus personnelle, la ministre Charest se rappelle l’époque où – jeune athlète en patinage de vitesse – elle s’était fait proposer un « traitement royal » par un massothérapeute qui sera condamné plus tard – en 2005 – pour avoir commis des attouchements sexuels sur deux adolescentes dont il était l’entraîneur. Ce jour-là, elle a refusé et il n’est pas revenu à la charge. « Voyons donc, ça ne se disait pas, mais à ce moment-là je ne le réalisais pas », dit-elle.

La députée libérale Isabelle Melançon se souvient pour sa part de commentaires sexuels déplacés reçus alors qu’elle travaillait comme jeune employée dans les cabinets ministériels au début des années 2000. « Quand tu arrives en politique et que tu as 26-27 ans, que tu n’as pas d’enfant, certains pensent que c’est davantage permis et que tu as envie d’avoir des commentaires plus sexuels. Faut rapidement fermer la porte. Honnêtement, ce n’est pas agréable », dit-elle.

« Je ne veux pas que ma fille soit obligée de vivre ça un jour. Et je veux que mon fils apprenne rapidement qu’il y a une façon de faire un compliment à une femme sans être déplacé », conclut la politicienne et mère de famille.