(Ottawa) Justin Trudeau s’excuse, Bill Morneau s’excuse, WE Charity s’excuse. Le premier l’a fait à la télévision nationale, le deuxième sur les réseaux sociaux, tandis que l’organisme caritatif au cœur de la tempête qui a ébranlé les libéraux s’est payé une pleine page de publicité dans les deux plus importants quotidiens anglophones du pays pour exprimer ses regrets.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Souhaitant vraisemblablement tourner la page sur cette controverse qui lui colle à la peau depuis plus de deux semaines, Justin Trudeau a fait acte de contrition, lundi. Il a reconnu qu’il avait erré en ne se récusant pas des discussions du Cabinet sur le contrat qui avait été confié à WE Charity, ou Mouvement UNIS en français.

« À cause des [liens] que j’avais avec cet organisme, je n’aurais pas dû faire partie des discussions. C’était mon erreur ; je m’en excuse profondément », a-t-il lancé en conférence de presse à Rideau Cottage.

À plusieurs reprises, il a esquivé les questions des journalistes qui lui demandaient s’il était au courant que sa mère, Margaret, et son frère, Alexandre, avaient respectivement touché 250 000 $ et 32 000 $ entre 2016 et 2020, alors qu’il était premier ministre.

« Je savais que les membres de ma famille travaillaient avec cet organisme, étaient impliqués avec cet organisme, mais je n’avais pas les détails de leur rémunération, et j’aurais dû avoir ces détails-là et je le regrette », a-t-il offert avant de lâcher qu’il n’était « pas surpris » que son frère et sa mère aient été rémunérés pour leur collaboration auprès de WE Charity, puisqu’ils sont tous deux conférenciers.

Derrière son lutrin, le premier ministre a présenté ses excuses à plusieurs reprises, et il a pris l’entière responsabilité de cette affaire qui lui vaut de faire l’objet d’une troisième enquête du commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique.

Il a également reconnu qu’il y avait eu des réserves à la table du Cabinet en ce qui a trait à la sagesse d’opter pour le Mouvement UNIS, compte tenu des liens entre les Trudeau et l’organisation.

Effectivement, il y a eu des réflexions par moi-même et par d’autres, […], mais le fait que c’était la fonction publique qui a fait cette recommandation de façon indépendante nous a rassurés un petit peu.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Le Conseil des ministres avait retenu l’organisme caritatif sans appel d’offres pour administrer un programme de bourses de bénévolat étudiant de plus de 900 millions de dollars, un contrat qui lui aurait rapporté 19,5 millions.

Bill Morneau et WE Charity désolés aussi

Le ministre des Finances, Bill Morneau, dont les deux filles ont elles aussi des liens avec l’organisme, ne s’était pas non plus récusé des débats du Conseil des ministres. Il a imité son patron, lundi, en exprimant ses regrets de ne pas s’être tenu loin du dossier lui non plus.

PHOTO PATRICK DOYLE, ARCHIVES REUTERS

Bill Morneau, ministre des Finances

« Étant donné que ma fille travaille pour l’organisation dans une branche sans lien avec le programme, je me rends compte maintenant que j’aurais dû l’avoir fait afin d’éviter toute perception de conflit. Je m’en excuse », a-t-il affirmé dans une déclaration publiée sur les réseaux sociaux.

D’autres membres du cabinet sont aussi proches de Mouvement UNIS, dont le ministre des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, ainsi que Katie Telford, la chef de cabinet de Justin Trudeau, qui ont aidé à récolter environ 400 000 $ pour l’organisme avant que les libéraux ne soient au pouvoir, selon un article du Globe and Mail.

C’est dans ce quotidien, et dans le Toronto Star, que les frères Craig et Marc Kielburger, ont acheté une pleine page de publicité pour faire leur propre mea culpa. « Lorsque nous avons appris que la branche caritative avait payé pour certains discours [de Margaret et Alexandre Trudeau], l’erreur a été identifiée, et la branche caritative a été remboursée. L’erreur n’aurait cependant pas dû se produire, et nous le regrettons », ont-ils écrit dans ce message.

L’opposition peu impressionnée

Le député conservateur Alain Rayes n’a pas été remué par les excuses de Justin Trudeau. « Scandale WE : […] au pied du mur, Justin Trudeau s’excuse 16 jours plus tard. Je ne crois pas que les Canadiens vont avaler ça », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.

L’élu bloquiste Denis Trudel s’est demandé sur Twitter « combien de fois un PM peut-il se tromper avant qu’il ne soit plus digne de sa fonction » — un avis que semble partager que le chef néo-démocrate Jagmeet Singh. « M. Trudeau, s’excuser juste parce qu’on s’est fait coincer n’est pas suffisant […] S’excuser devant les caméras ne veut rien dire quand on continue à faire la même chose derrière des portes closes », a-t-il écrit sur Twitter en rappelant les accrocs passés du premier ministre aux règles d’éthique.

Le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mario Dion, a confirmé qu’il ferait enquête afin de déterminer si Justin Trudeau a contrevenu aux articles 7 et 21 de la Loi sur les conflits d’intérêts. Les deux fois que le premier ministre a fait l’objet d’une telle investigation, pour son voyage chez l’Aga Khan et pour le dossier SNC-Lavalin, il a été déterminé qu’il avait contrevenu à la Loi.