L’organisme WE a versé de généreux cachets à la mère et au frère de premier ministre

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

(Ottawa) On savait l’étroitesse des liens entre la famille Trudeau et l’organisme caritatif WE, qui avait été choisi par le gouvernement libéral pour administrer un programme de bourses de 900 millions de dollars. Elle s’est manifestée encore davantage, alors que l’on a appris que WE avait versé près de 300 000 $ en cachets à la mère et au frère de Justin Trudeau. Le chef bloquiste Yves-François Blanchet invite le premier ministre à quitter temporairement son poste.

Entre 2016 et 2020, pour les 28 apparitions qu’elle a faites à des évènements chapeautés par l’organisme WE Charity (Mouvement UNIS, en français), Margaret Trudeau a touché environ 250 000 $ ; quant à Alexandre Trudeau, en offrant huit allocutions, il a obtenu quelque 32 000 $, selon ce qu’a d’abord rapporté le réseau CBC, jeudi, et qu’a pu confirmer La Presse.

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Margaret Trudeau lors d’un discours à un événement de We Day à Toronto, en septembre 2018

Les liens entre le clan Trudeau et cette organisation de bienfaisance axée sur la jeunesse, l’inclusion et la diversité sont tissés serré. La femme du premier ministre, Sophie Grégoire Trudeau, en est une « ambassadrice » et a animé une série de baladoémissions (dans un épisode, elle interviewe sa belle-mère, Margaret Trudeau).

Mme Grégoire Trudeau a reçu un « seul chèque », d’un montant de 1400 $, en 2012, pour un événement, et Justin Trudeau n’a « jamais été payé par WE […] pour tout discours ou autres implications », a écrit l’organisation dans un courriel envoyé à La Presse, jeudi.

L’attribution d’un contrat du gouvernement fédéral à Mouvement UNIS — sans appel d’offres — consistait à distribuer 900 millions de dollars en bourses pour du bénévolat étudiant. Il a plongé le gouvernement Trudeau dans l’embarras, et l’organisme s’en est finalement retiré vendredi dernier, « à contrecœur », vu la controverse.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Alexandre Trudeau en 2016

Mais le premier ministre n’en est pas pour autant au bout de ses peines puisque le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique a accepté de mener une enquête sur cette affaire — la troisième dont Justin Trudeau fait l’objet, après son voyage sur l’île privée de l’Aga Khan et le dossier SNC-Lavalin. Dans les deux cas, il a été blâmé.

Le principal concerné a plaidé que les fonctionnaires considéraient cette organisation comme étant la seule apte à coordonner le programme de bourses. Il a indiqué mercredi qu’il ne s’était pas récusé de la décision de son conseil des ministres d’avaliser cette mesure. « La recommandation […] a été faite par les fonctionnaires, mais le Cabinet approuve ces décisions », a exposé Justin Trudeau.

À son bureau, jeudi, on a plaidé que « ce qui [était] important de garder en tête ici, c’[était] qu’il [était] question d’un organisme de charité qui soutient des étudiants » et que la bourse « [servait] à donner des opportunités aux jeunes pour qu’ils puissent contribuer à leur communauté, et non pour les bénéfices de qui que ce soit d’autre ».

On n’a pas voulu préciser si sa femme ou lui avaient déjà été payés par l’organisme pour leur contribution. « Les proches du premier ministre sont impliqués auprès d’organisations diverses et soutiennent plusieurs causes personnelles de leur propre chef », a soutenu la porte-parole Chantal Gagnon dans un courriel.

Le gouvernement a refusé de dire quelles autres organisations étaient en lice.

Trudeau doit céder les rênes de l’État, dit Blanchet

Les trois partis de l’opposition considèrent unanimement ces nouvelles informations aberrantes. Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, n’y va pas par quatre chemins : compte tenu de la situation, Justin Trudeau devrait quitter son poste en attendant que lumière soit faite.

Si tout ça est exact, pour moi, il est très clair que le premier ministre se disqualifie. Il doit faire un pas de côté et se retirer de ses fonctions, céder les commandes de l’État à la vice-première ministre [Chrystia Freeland]. Je ne vois pas d’autre alternative.

Yves François Blanchet, chef du Bloc québécois, en entrevue avec La Presse, jeudi

Le député conservateur Alain Rayes ne va pas aussi loin, même s’il juge la situation « troublante ». Le « manque de jugement » du premier ministre et de son entourage dans ce dossier le laisse pantois. « Il n’y a pas un élu provincial, municipal ou fédéral qui n’aurait pas vu tout de suite une lumière rouge », a-t-il dit à La Presse.

Du côté du Nouveau Parti démocratique, le député Charlie Angus n’en revient pas non plus. « Justin Trudeau et WE sont tellement proches ; le premier ministre aurait dû voir le conflit d’intérêts. Je dirais que c’est peut-être le scandale le plus stupide qu’on a vu à Ottawa, parce qu’il n’y aurait pas dû avoir de contrat », a-t-il lâché.

L’opposition promet de maintenir la pression sur le gouvernement, que ce soit en réclamant un retour du Parlement ou en multipliant les démarches dans divers comités parlementaires. Chez les conservateurs, on prie le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mario Dion, d’accélérer son étude.

Celui-ci a signalé vendredi dernier qu’il enquêterait sur de « possibles contraventions » aux articles 6 (1), 7 et 21 de la Loi sur les conflits d’intérêts. Règle générale, les enquêtes de cet agent indépendant du Parlement s’échelonnent sur des mois avant d’aboutir.