(Ottawa) Justin Trudeau est en désaccord complet avec le plaidoyer d'anciens ministres, diplomates et juristes qui l'exhortent à intervenir pour faire libérer Meng Wanzhou afin de rapatrier au Canada les deux Michael qui sont emprisonnés en Chine depuis plus d'un an et demi.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

En conférence de presse à Rideau Cottage, jeudi, le premier ministre a de nouveau écarté de procéder à un échange de prisonniers. Conclure une telle entente donnerait raison à la Chine, et cela enverrait le signal que les pays régimes peuvent exercer des pressions politiques sur Ottawa en interpellant des Canadiens de manière aléatoire.

L'affaire est revenue sur le tapis après que des juristes et d’anciens parlementaires ont écrit une lettre ouverte à Justin Trudeau pour le presser d'intervenir afin de mettre fin au processus d’extradition vers les États-Unis qui vise Meng Wanzhou, et ce, afin de permettre au Canada de ne plus avoir les mains liées dans sa relation devenue épineuse avec la Chine.

« Je suis totalement en désaccord avec ces Canadiens distingués», mais «la réalité, c'est que libérer Meng Wanzhou pour résoudre un problème à court terme mettra en danger des milliers de Canadiens qui voyagent en Chine et à travers le monde en indiquant que c'est possible qu'un gouvernement ait une influence politique sur le Canada en arrêtant des Canadiens de façon aléatoire», a réagi le premier ministre.

La directrice financière de la compagnie de télécommunications chinoise proche du régime de Xi Jinping a été arrêtée à Vancouver le 1er décembre 2018, à la demande de Washington. Quelques jours plus tard, en Chine, l’ancien diplomate Michael Kovrig et l’entrepreneur Michael Spavor étaient arrêtés. Ils ont été formellement accusés d’espionnage vendredi dernier.

PHOTO DON MACKINNON, AGENCE FRANCE-PRESSE

Meng Wanzhou

Selon les signataires de cette missive datée du 23 juin, tant et aussi longtemps que la femme d’affaires sera assignée à domicile, les deux Michael resteront sous les verrous en Chine. Parmi les personnes qui font cette analyse figurent l’ancienne juge de la Cour suprême Louise Arbour, les ex-ministres des Affaires étrangères Lloyd Axworthy et Lawrence Cannon, et l’ancien ministre de la Justice Allan Rock.

Se basant sur un avis juridique produit par Brian Greenspan, ils arguent également que le ministre de la Justice et procureur général du Canada peut intervenir dans le dossier immédiatement, sans attendre la toute fin des procédures judiciaires. Il en a le pouvoir en vertu de l'article 23 de la Loi sur l’extradition, font-ils valoir dans la lettre.

«Le ministre aurait pu, et pourrait encore aujourd'hui, à tout moment. Est-ce qu'il devrait le faire, est-ce qu'ils veulent le faire? Ça, c'est une autre question, souligne Louise Arbour en entrevue avec La Presse. Arrêtez de parler d'ingérence politique! Ce n'est pas une question d'ingérence politique! La question, c'est que c'est l'autorité et la responsabilité du ministre en tout temps.»

Le ministère de la Justice n’a pas voulu commenter l’avis juridique élaboré par Brian Greenspan.

« Selon la politique en vigueur, les pouvoirs du ministre ont été confiés à ses fonctionnaires délégués jusqu’à la fin de l’étape judiciaire de l’extradition, ce qui lui permet de conserver son objectivité pour la prochaine étape du processus d’extradition. Si le juge d’extradition ordonne l’incarcération, le ministre doit décider personnellement s’il ordonne une remise ou une libération. Il le fait en bénéficiant de l’avis du juge d’extradition sur la suffisance des preuves », a déclaré un porte-parole, Ian McLeod.

Quant au premier ministre Trudeau, il n'a pas voulu «rentrer dans les détails juridiques»

«Et je n'ai pas besoin de le faire non plus, a-t-il enchaîné, parce que, quels que soient les outils oui ou non qu'on a de façon légitime, le résultat serait le même: la Chine aurait pu mettre assez de pression sur le Canada pour qu'on libère une de leurs citoyennes. [...] On ne peut pas permettre à la Chine de penser que c'est comme ça qu'on va pouvoir fonctionner avec le Canada.»

Le régime chinois, pour sa part, a réagi à l’avis juridique en signalant qu’il serait peut-être enclin à libérer Michael Kovrig et Michael Spavor si Meng Wanzhou recouvrait sa liberté. « Cela pourrait laisser place à une résolution en ce qui a trait à la situation des deux Canadiens », a suggéré Zhao Lijian, porte-parole du ministère des Affaires étrangères.