Malgré la pandémie, la course à la direction du Parti conservateur bat son plein à coups de rencontres sur Zoom, de déclarations sur les médias sociaux et de courriels aux membres. Le successeur d’Andrew Scheer sera connu en août. En prévision des deux débats qui auront lieu les 17 et 18 juin à Toronto, La Presse s’est entretenue avec les deux principaux candidats. Samedi, la parole était à Erin O’Toole. Ce dimanche, elle est à Peter MacKay.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

(Ottawa) Peter MacKay n’a pas l’intention de jouer dans le même film qu’Andrew Scheer, dont la campagne électorale a été plombée par le flou qu’il a entretenu sur des enjeux comme l’avortement et le mariage gai. Il se distancie aussi de Stephen Harper – que d’aucuns soupçonnent de manœuvrer en coulisses pour nuire à la candidature de son ancien ministre de la Justice.

« J’affiche mes positions : je suis pro-choix, et j’ai appuyé le mariage gai. Sous mon leadership, notre parti sera moderne, inclusif et répondra aux aspirations des Canadiens », lance celui qui est considéré comme le favori dans la course à la direction.

Et il s’attend à ce que les ministres d’un éventuel cabinet MacKay suivent son exemple et votent contre tout projet de loi d’initiative parlementaire qui serait déposé par un élu d’arrière-ban. « C’est différent des autres candidats », relève le Néo-Écossais âgé de 54 ans.

En cela, il se distingue en effet de tous ses rivaux – y compris le seul qui ait réellement des chances de l’emporter, Erin O’Toole. Ce dernier a promis de ne pas imposer de ligne de parti pour les « questions de conscience », et il est ainsi davantage de l’école Harper, qui avait permis en 2012 un vote libre sur une motion qui proposait de revoir le statut juridique du fœtus. La démarche avait échoué, mais quelques ministres, dont Rona Ambrose et Jason Kenney, avaient voté pour.

La position tranchée de Peter MacKay pour le droit à l’avortement lui permettra de faire le plein d’appuis progressistes. Mais le candidat s’aliénera la frange la plus à droite du parti où le lobby antiavortement a une puissante influence.

En coulisses, on chuchote que celui qui pourrait en bénéficier, Erin O’Toole, a l’appui de beaucoup de gens au sein de l’establishment, et que l’ancien premier ministre Stephen Harper ferait des pieds et des mains pour éviter de confier « son » parti, plus enraciné dans l’Ouest, à son ancien complice de l’Est.

À cette suggestion, Peter MacKay répond aussitôt par la négative. « Non, pas du tout. Ce n’est pas vrai. »

J’ai parlé à M. Harper pendant la campagne ; il reste neutre, comme M. Mulroney.

Peter MacKay

Il se permet toutefois de formuler une critique à l’égard du premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, lequel s’est invité dans la course en se ralliant à Erin O’Toole. « M. Kenney, c’est une autre histoire… C’est très rare qu’un premier ministre s’ingère comme ça. Je n’ai aucun souvenir d’une situation comme celle-là », lance-t-il.

Cafouillages et langage

Alors que son avance était jugée presque insurmontable au début de la course à la direction, Peter MacKay a perdu des plumes dans les sondages. De l’interruption d’une entrevue à cet entêtement à poursuivre la course en dépit de la COVID-19, en passant par le coup d’envoi raté de sa campagne dans la langue de Molière, il est devenu lui-même son pire obstacle dans cette course, a écrit le chroniqueur John Ivison dans le National Post.

On verra si l’avocat de formation parviendra à renverser la vapeur la semaine prochaine à Toronto, où se tiennent les deux seuls débats de cette course. Le premier, qui se tient en français, mercredi, risque d’être un peu dur à suivre : des quatre candidats en lice, seuls Peter MacKay et Erin O’Toole se débrouillent en français.

Au téléphone avec La Presse, celui qui a été député pendant 18 ans à Ottawa cherche parfois ses mots et commet des erreurs de syntaxe. Le même jour que cet entretien d’une quarantaine de minutes, il publie sur son compte Twitter une vidéo de lui qui dialogue en français avec sa femme, la militante des droits de la personne Nazanin Afshin-Jam, avec qui il a eu trois enfants : Kian (7 ans), Valentia (4 ans) et Caledon (18 mois).

PHOTO DARREN CALABRESE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Peter MacKay entouré de sa fille Valentia et de sa femme Nazanin Afshin-Jam

Lorsqu’il a quitté la politique active, en 2015, c’était pour se consacrer à eux.

Et s’il est prêt à replonger dans l’arène, c’est aussi pour eux. « Je reviens pour la même raison : pour l’avenir de ma famille et de toutes les familles canadiennes », plaide-t-il, disant n’avoir pu résister à l’« appel » de la politique.

Pas d’élections précipitées

Si la politique veut encore de lui, et qu’on lui confie les rênes du parti qu’il a cofondé en 2003, Peter MacKay signale qu’il ne s’empressera pas de faire tomber le gouvernement Trudeau à la première occasion – une volte-face pour le politicien de 54 ans qui disait souhaiter des élections dès octobre.

Il affirme maintenant que « ce n’est pas la priorité » en raison de la crise de la COVID-19, mais que les troupes conservatrices doivent « être préparées pour une élection à l’automne », car il est « possible que le premier ministre [Trudeau] décide qu’il a besoin d’un nouveau mandat ».

PHOTO DARREN CALABRESE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Peter MacKay écarte l’idée de hausser les taxes et les impôts des contribuables.

L’aspirant chef ne voit pas non plus d’urgence à effectuer un retour dans une banquette aux Communes. « C’est important pour le nouveau chef d’avoir un siège, mais c’est aussi important […] de présenter un plan spécifique pour [s’attaquer] au grand défi économique [et sanitaire] » auquel fait face le pays, insiste-t-il.

Il a ébauché un plan en huit points pour relancer l’économie une fois que la tempête sera passée. Déjà, il écarte l’idée de hausser les taxes et les impôts des contribuables. Il s’engage à revoir en profondeur le régime fiscal, afin « qu’il soit plus facile à suivre et à administrer et plus concurrentiel avec les États-Unis ».

En entrevue, il n’a pas voulu préciser si cela signifiait qu’il voulait baisser le taux d’imposition des sociétés, pas plus qu’il n’a souhaité fixer un horizon pour le retour à l’équilibre budgétaire. « C’est impossible à dire en ce moment. Il n’y a pas assez de détails », a-t-il dit.

Il pourrait être invité à en dire davantage lors des débats de mercredi et jeudi à Toronto.