C’était la pagaille la fin de semaine dernière au ministère de la Santé. Les progrès du virus de la COVID-19 n’avaient rien de spectaculaire, le nombre de morts continuait sa rassurante régression. Mais La Presse révélait que la ministre responsable de la Métropole, Chantal Rouleau, se retrouvait à la tête d’une nouvelle structure dans le réseau de la santé pour gérer les suites de la pandémie à Montréal. Or, personne chez la ministre Danielle McCann n’avait été mis dans le coup. Même chez François Legault, bien des stratèges ont été surpris.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

L’apparition de cette « Table intersectorielle de rétablissement du réseau de la santé et des services sociaux montréalais » illustre qu’au-delà des masques, des tests et des préposés manquants, l’improvisation frappe encore régulièrement au gouvernement.

Souvent, cela passe sous le radar ; parfois, c’est plus évident. Mme McCann a su conserver une image de rigueur depuis le début de la pandémie, elle n’a pas eu à essuyer beaucoup de critiques, avec le DHoracio Arruda comme paratonnerre. Elle connaît le réseau — elle a déjà dirigé l’Agence de Montréal —, mais aux briefings quotidiens de son ministère avec François Legault, c’est de toute évidence son sous-ministre Yvan Gendron qui mène le jeu. « Ce n’est pas elle qui call les shots », résume-t-on.

Le cafouillage de la rentrée scolaire pour les élèves du primaire, une opération sous la responsabilité du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, n’a, lui, échappé à personne. Série d’essais et d’erreurs, directives variables, voire contradictoires ; en dehors de la Santé publique, le retour en classe au primaire a été l’opération la plus laborieuse pour le gouvernement Legault.

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Jean-François Roberge, ministre de l'Éducation

Et il faut souligner que Québec s’est limité au primaire – le secondaire et le collégial ont fait les frais d’une valse-hésitation avant que Québec tranche pour un retour en septembre. À sa décharge, le ministre Roberge était coincé entre des courants opposés chez les parents ; certains craignaient l’impact de longs mois sans enseignement, d’autres appréhendaient le risque d’un retour hâtif pour la santé de leurs enfants.

Les syndicats aussi ont pesé lourd. Les récriminations des fantassins, les enseignants syndiqués, sont monnaie courante. Mais la grogne a atteint les officiers, les directeurs d’école, exaspérés par les changements de cap. Le ministère de l’Éducation « ne livre pas la marchandise », convient-on à l’interne, et des yeux se tournent avec de plus en plus d’insistance vers le sous-ministre Eric Blackburn, un choix du ministre Roberge.

Le procès de Marguerite Blais, responsable des Aînés, a été fait et le verdict est tombé : bouc émissaire. Manifestement, elle a été dépassée par la gravité de la pandémie dans les résidences de personnes âgées. Depuis sa nomination, elle martelait qu’elle visitait constamment les CHSLD ; depuis mars, elle ne fait guère état de ses inspections systématiques. On dit qu’elle a travaillé fort pour l’obtention de budgets supplémentaires pour les soins à domicile et les centres d’accueil, mais comme ministre « déléguée », sa capacité d’influencer le cours des choses était au départ limitée.

Sur le banc des cancres, il faut aussi garder une place à Nathalie Roy, responsable de la Culture. Même à l’interne, on juge qu’elle n’a pas démontré le leadership souhaité, qu’elle ne va pas au-devant de sa clientèle. Bilan de sa dernière opération : un accueil mitigé du milieu culturel alors que Québec venait pourtant d’annoncer une injection de 400 millions. Nathalie Roy peine à se défaire de son rôle de porte-parole en culture alors qu’elle devrait être la bougie d’allumage de son secteur. Il n’y aura pas de remaniement de sitôt à Québec, mais au moment où il surviendra, l’opération touchera la Culture.

Le test du réel s’approche pour Caroline Proulx, responsable du Tourisme. Le déconfinement des restaurants, des bars, des hébergements de toute nature sera très complexe, un enjeu de communication important pour l’ex-animatrice.

Les étoiles

L’entraîneur d’une équipe de hockey a toujours un petit stress quand il remplace son gardien de but étoile par le substitut. Geneviève Guilbault a su prendre la relève de François Legault avec aplomb. Elle est à son mieux dans les catastrophes, elle était responsable des communications lors de la tragédie de Lac-Mégantic, puis quand est survenu l’incendie de la résidence d’aînés de L’Isle-Verte.

Ministre, elle n’hésitait pas à se rendre dans les municipalités inondées. Elle a gaffé en exhortant les citoyens à être « dociles », mais un lapsus ne noircit pas une bonne feuille de route.

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Geneviève Guilbault, ministre de la Sécurité publique et vice-première ministre du Québec, en point de presse avec le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique

La crise sanitaire aura permis à d’autres membres du gouvernement de tirer leur épingle du jeu, des vedettes parfois surprenantes. On ne parlait plus beaucoup d’André Lamontagne, ministre de l’Agriculture qui s’était trouvé sur la sellette au moment du licenciement de l’agronome lanceur d’alerte Louis Robert. Il a eu un peu de notoriété cette semaine avec l’annonce de la réouverture graduelle des restaurants.

À l’interne, toutefois, ses interventions étaient utiles. Il était constamment à la barre de sa table de concertation du secteur alimentaire. M. Lamontagne dirige aussi la table de concertation pour le transport des marchandises. Fait étrange, le titulaire des Transports, François Bonnardel, à cette instance comme à celle sur le transport des personnes, se contente d’y envoyer un sous-ministre. Une autre ministre restée proche de ses clientèles : Andrée Laforest, aux Affaires municipales.

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Jean Boulet, ministre responsable du Travail (à l'avant), en chemin vers un point de presse en compagnie de son collègue André Lamontagne, ministre de l'Agriculture

Comme les Mousquetaires, le trio économique comptait quatre personnes. Jean Boulet, responsable du Travail, a monté en grade et en visibilité durant la pandémie. Est-ce qu’il veut faire un peu oublier son passé d’avocat patronal ? Il était le conseiller d’ABI dans un conflit d’une durée historique. Mais le ministre a fait preuve d’une écoute, d’une sensibilité évidente avec les partenaires de la main-d’œuvre. Les mesures complémentaires à la Prestation canadienne d’urgence ont été bien reçues.

Le triangle économique traditionnel — Économie, Finances et Trésor — reste le premier trio du gouvernement Legault. Ici, Pierre Fitzgibbon a pris une longueur d’avance, en matière de notoriété à tout le moins. C’est bien connu à Québec que François Legault apprécie les réflexes d’homme d’affaires de son ministre de l’Économie. « Fitz » a l’oreille du patron.

Christian Dubé, responsable du Trésor, se fait fort de ne pas procéder à des coupes sombres dans les dépenses de programmes malgré l’hémorragie entraînée par la pandémie. On verra. Pour l’heure, les débats autour du projet de loi 61, que le gouvernement fait avancer avec précaution, ont braqué les projecteurs sur celui qui tient les cordons de la bourse.

Eric Girard, responsable des Finances, a joué un rôle dans les discussions avec Ottawa avant la mise en place de la Prestation canadienne d’urgence. Le rôle de ministre des Finances se joue, nécessairement, en bonne partie en dehors des feux de la rampe. Un déficit de 12 à 15 milliards sera éphémère ; dans cinq ans, le Québec serait de retour à l’équilibre. On verra bien au mini-budget de l’automne prochain.