« Monsieur Bourassa estime que le gouvernement doit avoir une minute de vérité avec les Mohawks. »

Denis Lessard
Denis Lessard La Presse

Trente ans après la crise d’Oka, les transcriptions des délibérations du conseil des ministres du gouvernement du Québec jettent une lumière crue sur le peu de progrès réalisés dans les relations entre les deux communautés.

En coulisse, la tension avait monté entre le gouvernement du Québec et le fédéral, même si Robert Bourassa et Brian Mulroney étaient très proches. À l’abri des regards, les ministres à Québec paraissaient souvent désemparés, divisés sur les gestes à faire. On ira même à songer à un blocus économique qui aurait privé d’assistance publique, de téléphone, voire d’électricité les Mohawks retranchés pendant près de 50 jours.

Retour en arrière

Petite éphéméride de cet été sans pareil. Le 11 juillet 1990, la Sûreté du Québec tente de prendre le contrôle de la pinède d’Oka, où la municipalité veut étendre le golf municipal. La police veut déloger les Mohawks de Kanesatake, juste à côté. Ils ont établi des barricades avec l’appui des autochtones d’un peu partout, dont les Warriors, souvent venu des États-Unis. Le caporal Marcel Lemay est mortellement atteint. 

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Un militant mohawk se tient sur un véhicule
de la SQ à la renverse, le 11 juillet 1990. 

Un long siège s’amorce. Les Warriors bloquent la route 344 avec une pelle mécanique. Les Mohawks bloquent le pont Mercier et la route 132. Il faudra attendre le 17 août pour que l’armée prenne la place de la Sûreté du Québec, débordée. 

Le 1er septembre, l’armée encercle le dernier bastion des Warriors. Tout sera terminé le 26 septembre.

Pendant ce temps au « bunker »

Au « bunker », à Québec, ce 11 juillet, la crise d’Oka est abordée, une fois déploré le fait que Jacques Parizeau avait refusé la candidature de Jeanne Sauvé comme coprésidente de ce qui deviendra la commission Bélanger-Campeau. 

La mort du jeune policier est le résultat tragique d’une partie de souque à la corde entre le maire d’Oka, prêt à abandonner le projet d’expansion du golf et son conseil municipal, d’avis contraire. 

L’histoire a le hoquet : la municipalité avait obtenu une injonction ordonnant la levée des barricades, relèvent les transcriptions du Conseil des ministres. « Aussitôt, la barricade a été renforcée par les Warriors, une société de Mohawks qui sont armés et dont plusieurs proviennent des États-Unis et sont […] des vétérans de la guerre du Vietnam. » 

Dès cette réunion du 11 juillet, John Ciaccia, ministre délégué aux Affaires autochtones du Québec, adopte la position qu’il maintiendra pendant toute la durée de l’affrontement, même quand ses collègues du Conseil des ministres l’accableront sans ménagement pour avoir signé une entente avec des Warriors masqués. Pour Ciaccia, « même si la police avait réussi son intervention, le gouvernement devrait quand même régler le problème des revendications territoriales des Mohawks […] ils ont une société distincte et une culture distincte », retient le secrétaire de la réunion.

La semaine suivante, on a le rapport d’un espion du gouvernement, Georges Beauchemin, qui a passé la nuit à circuler librement derrière les barricades. « Il s’avère que les Mohawks ont élevé un véritable camp retranché militaire et disposent d’armes puissantes pour le défendre. » 

Ciaccia observe que les demandes des autochtones excèdent les compétences constitutionnelles du Québec. « Ils semblent vouloir régler tout le problème des revendications territoriales des autochtones au Canada. »

Titulaire des Transports et de la Sécurité publique, Sam Elkas explique que son ministère planche sur un service de traversiers pour parer au problème du pont Mercier. Ciaccia insiste sur le fait qu’il faut éviter de parler de l’intervention éventuelle des forces armées. Chez les Mohawks, selon lui, « il y a des gens qui ne demanderaient pas mieux que de mourir pour la cause. » 

La SQ critiquée

On casse du sucre sur le dos de la SQ, ce qui deviendra vite une habitude au Conseil des ministres. La « maladresse des forces policières » est apparue : la SQ voulait donner un signe de détente, en réduisant ses effectifs, mais au même moment, elle érigeait une barricade de sacs de sable. 

« Un véritable bourbier », tonne Marc-Yvan Côté, alors ministre de la Santé qui, avec le titulaire de la Justice, Gil Rémillard, est absolument opposé à ce qu’on accorde une amnistie aux Mohawks qui ont transgressé la loi. Ici, l’éminence grise du gouvernement, Claude Ryan, intervient en s’opposant catégoriquement à une intervention de l’armée. « Il en résulterait un bain de sang et cela déclencherait le terrorisme. » 

Yves Séguin, responsable du Revenu, entre dans la danse et rappelle que depuis des années, les réserves permettent une longue liste de trafics. Tabac, drogues, armes circulent au mépris de la loi. Il faut selon lui bien montrer à la population que ces autochtones sont des criminels, « des bandits ». Gérard D. Levesque, alors aux Finances, observe qu’il faut « renvoyer la balle au fédéral » qui, de toute façon, a la responsabilité des autochtones. 

La semaine suivante, John Ciaccia révèle qu’il avait une entente à portée de main, mais que le zèle des agents de la SQ, qui ont retardé son arrivée aux barricades, a tout fait déraper. Robert Bourassa souligne que 50 000 personnes de Châteauguay sont « littéralement tenues en otage […] et que cette situation ne peut durer encore longtemps ». 

L’armée ou non ?

Ciaccia souligne qu’avant de fixer un ultimatum, il faut prévoir un plan d’action en cas de refus. Il suggère que Québec envisage d’accroître la pression : le téléphone, l’électricité ne devraient pas être rétablis en cas de panne. Et dès ce 25 juillet, l’idée de recourir à l’armée fait son chemin. Daniel Johnson estime que les soldats pourraient parfaitement jouer un rôle de planton et veiller à la sécurité. 

Pour Bourassa, « le gouvernement doit commencer à préparer la ligne dure ». 

Ciaccia prévient : si on tente de reprendre le pont Mercier par la force, les Mohawks pourraient le faire exploser. Pour le responsable des Mines, Raymond Savoie, une intervention militaire risque de déboucher sur une « trentaine de morts, ce qui est suffisant pour faire tomber le gouvernement ». 

La semaine suivante, Lise Bacon, vice-première ministre, vide son sac : Québec a adopté la loi 160 pour forcer le retour au travail des infirmières, imposé un règlement aux employés d’Hydro-Québec, serré les contrôles sur l’aide sociale et même durci les sanctions pour les excès de vitesse. Pourtant devant les Mohawks, « son autorité s’est émiettée », incapable qu’il a été d’appliquer la même justice aux autochtones qu’à l’ensemble de la population. Plus tard, Gérard D. Levesque observera qu’en Gaspésie, des citoyens avaient transgressé la loi « en prétextant que ce qui était bon pour les Mohawks était bon pour eux ».

Pour Gil Rémillard, « la Sûreté du Québec est totalement démunie » et il est incroyable que l’armée ne soit pas déjà sur place. Aux yeux d’Yvon Picotte, alors aux Affaires municipales, « le gouvernement ne contrôle pas la situation. Six millions de personnes sont de cet avis ! » 

Oui à l’armée

Le 8 août, Claude Ryan baisse la garde, il est désormais favorable à l’intervention de l’armée, « malgré toute la répugnance » que lui inspire cette stratégie.

Le 15 août, on fait le procès de John Ciaccia, qui a commis l’imprudence de se rendre derrière les barricades signer une entente avec des Warriors masqués. Il plaide qu’il suivait le plan d’action du juge Alan Gold, le médiateur choisi par les gouvernements. Il ignorait tout de la mise en scène derrière les barricades. 

PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Le juge Alan Gold, négociateur fédéral, et John Ciaccia, ministre délégué aux Affaires autochtones du Québec, lors de la signature
d'un accord controversé en présence d’un représentant Mohawk masqué, en 1990. 

Marc-Yvan Côté est le plus féroce, « choqué » de voir M. Ciaccia derrière les barricades, il estime que tout le gouvernement a été « humilié ». Ces représentants mohawks ont-ils un mandat de leur population ? demandera Bourassa. Ciaccia répond « qu’ils n’ont pas de mandat et qu’ils doivent constamment en référer à leurs mandants ». Encore une fois, l’histoire se répète.

La fin du conflit approche, Bourassa se félicite qu’après 46 jours, il n’y ait pas eu davantage d’effusion de sang. Surtout, il constate que le gouvernement fédéral se refuse toujours à entrer dans la négociation sur les questions territoriales qui sont de son ressort. Pour Ciaccia, ancien haut fonctionnaire aux Affaires indiennes, Ottawa « ne pourra refuser de négocier ». Bourassa rétorque qu’il vient de le faire, quelques minutes plus tôt.

Le 26 septembre, le conflit est terminé, la politique reprend ses droits. Marc-Yvan Côté vilipende son collègue de Québec, Rémillard qui, en entrevue, a laissé entendre que le Québec et les Mohawks pourraient négocier de gouvernement à gouvernement. Le ministre de la Justice s’offusque, expliquant qu’il n’était pas allé aussi loin. Il n’a fait, plaide-t-il, qu’exprimer la position du gouvernement. Pour Claude Ryan, cette entrevue « a été perçue comme une nouvelle concession du Québec », une erreur.