(Ottawa) Le Parti vert est à la croisée des chemins. Avec le départ à sa direction de sa figure de proue, Elizabeth May, la formation aura l’occasion de se renouveler. Et selon la nouvelle élue Jenica Atwin, ce n’est surtout pas le moment qu’un « idéologue » s’empare de ses rênes.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« Ce que nous souhaitons faire en ce moment, c’est rendre le parti plus attrayant pour le plus grand nombre de gens possible, de tous les horizons politiques », lance en entrevue avec La Presse la députée de Fredericton, au Nouveau-Brunswick.

« C’était un élément important de mon approche à la dernière élection, permettre à des gens qui ne se sont jamais nécessairement identifiés comme des verts ou de l’extrême gauche de concevoir qu’ils puissent m’appuyer », explique Mme Atwin.

PHOTO ÉTIENNE RANGER, ARCHIVES LE DROIT

Jenica Atwin, députée verte de Fredericton, au Nouveau-Brunswick

En novembre dernier, après 13 années à la barre du parti, Elizabeth May a renoncé à la diriger. Un nouveau chef doit donc être choisi en octobre prochain. Les autorités vertes n’ont pas encore fixé de date limite pour le dépôt des candidatures.

Quelques-uns ont manifesté leur intention de s’installer sur les blocs de départ, dont le chef du Parti vert du Québec (PVQ), Alex Tyrrell. C’est lorsque La Presse mentionne son nom que Jenica Atwin évoque la crainte d’un leader guidé par l’idéologie.

« Je craindrais d’avoir comme chef quelqu’un avec une perspective si idéologique [qui serait] la force motrice du Parti vert du Canada », expose-t-elle, prédisant que, s’il se lançait, celui qui a attaqué Elizabeth May avant le dernier scrutin aurait une « lutte difficile » à mener.

La politicienne de 32 ans, qui a été la seule à se faire élire sous la bannière verte à l’est de la Colombie-Britannique, écarte pour l’heure l’idée de succéder à celle qui a dirigé le parti pendant 13 ans avant d’en quitter la direction pour faire place à la relève.

« On pourra s’en reparler dans 10 ans, peut-être que la réponse sera différente, mais en ce moment, la réponse est non. J’ai deux jeunes garçons, et j’ai constaté pendant la campagne électorale combien ce travail est prenant », explique Mme Awtin.

Un virage « écosocialiste » 

C’est un travail dont veut Alex Tyrrell. Désireux de mener les troupes au prochain scrutin, le dirigeant du PVQ jauge ses appuis afin de décider s’il fait le saut. « Je vais prendre ma décision en janvier. Je pense que c’est gagnable », dit-il en entrevue avec La Presse.

Sous sa houlette, le Parti vert du Canada deviendrait « écosocialiste » et se consacrerait à la défense de l’environnement et de la « justice sociale ».

Et un chef Tyrrell resserrerait la vis : « plus de discipline de parti », moins de « tradition verte de prendre tout le monde ».

Par exemple, la décision de Mme May d’accepter dans son équipe de candidats un pro-loi 21 comme le transfuge Pierre Nantel « a été une erreur ». La cheffe « aurait dû tenir la ligne contre l’islamophobie et la discrimination envers les minorités », juge-t-il.

D’ailleurs, l’absence d’un engagement ferme des 338 porte-bannière à un ensemble de valeurs vertes communes a rendu la formation vulnérable lors de la dernière campagne électorale dans le cadre du débat sur l’avortement.

L’enjeu avait plongé la cheffe May dans l’embarras après qu’elle eut affirmé ne pouvoir fermer la porte de son parti à des candidats antiavortement ou les empêcher de rouvrir éventuellement le débat. Le parti avait finalement réaffirmé sa position pro-choix.

N’empêche, Alex Tyrrell est conscient que, s’il se lance dans la mêlée avec son « programme écosocialiste de gauche », il sera défié par « une faction qui voudrait continuer dans la trajectoire actuelle, au centre », voire par une aile qui « espérerait tourner à droite ».

La direction du Parti vert du Canada tente aussi l’avocat et militant Dimitri Lascaris, qui est membre de l’exécutif national du PVQ. Également de gauche, il est d’avis qu’un virage dans cette direction comblerait un vide dans l’échiquier politique fédéral.

À mon avis, le centre et le centre droit sont déjà assez représentés au Parlement. Si la raison d’être du Parti vert du Canada, c’est d’être un Parti libéral avec une conscience environnementale, on n’aura jamais une présence importante.

Dimitri Lascaris, membre de l’exécutif national du PVQ, en entrevue avec La Presse

L’homme de 56 ans, qui réside au Québec depuis 2018, s’était attiré les foudres du B’nai Brith après avoir reproché aux élus libéraux de confession juive Anthony Housefather et Michael Levitt de faire passer l’« Israël d’apartheid » avant d’autres enjeux d’importance.

Il compte arrêter sa décision sur la course à la direction d’ici la fin du mois de décembre.

Un libéral désillusionné en lice

Ancien candidat libéral aux élections de 2015, David Merner a fait son nid : il se lancera dans l’arène. Et il préconisera une approche rassembleuse. « J’aime l’idée d’une grande tente. On ne doit pas se marginaliser », indique ce résidant de la Colombie-Britannique.

Il dit avoir coupé les ponts avec le Parti libéral le jour où le gouvernement Trudeau a annoncé l’achat de l’oléoduc Trans Mountain, et parce qu’il a rompu « toutes [ses] promesses », y compris celle de la réforme électorale, souligne-t-il en français.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Alex Tyrrell, chef du Parti vert du Québec

Le fonctionnaire de carrière, qui a déjà son site web de campagne, ouvre donc les bras à « tous ceux qui voient l’urgence climatique » comme la priorité suprême, peu importe où ils se positionnent sur l’échiquier politique.

Il affrontera l’autre candidate déclarée, Julie Tremblay-Cloutier, candidate malheureuse à Mirabel en 2019, qui refuse quant à elle les étiquettes. « Je veux sortir de ces cadres-là. On a des décisions urgentes à prendre qui concernent notre survie », s’exclame-t-elle.

Bien que jamais les Québécois n’aient élu de député vert, la femme d’affaires de 48 ans considère que le terreau est fertile – et qu’il le sera encore plus qu’avec Elizabeth May comme porte-étendard, car les Québécois « ne s’identifiaient pas à elle ».

Seuls trois députés verts ont été élus en octobre dernier. Jenica Atwin fait partie du lot. Reconnaissant être « déçue qu’on n’ait pas obtenu le statut de parti reconnu », elle espère que la moisson sera meilleure au prochain scrutin. Sous un nouveau leadership.