Andrew Scheer quitte la direction du Parti conservateur plus de 50 jours après les élections générales du 21 octobre. Leadership contesté, résultats électoraux peu convaincants au Québec et questions d’ordre familial sont au nombre des raisons qui ne sont pas étrangères à la décision du leader conservateur.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Raisons familiales invoquées

« Après avoir discuté avec mes enfants et mes êtres chers, j’ai eu le sentiment qu’il était temps de faire passer ma famille en premier », a argué Andrew Scheer en annonçant sa démission dans un discours prononcé aux Communes, jeudi. « Cela a été un énorme défi pour notre famille de composer avec le rythme qui est requis pour diriger un caucus et un parti dans une campagne électorale, et mon épouse Jill a été absolument héroïque », a ajouté le père de cinq enfants âgés de 4 à 14 ans dans cette allocution presque exclusivement prononcée en anglais. Sa femme était d’ailleurs assise dans les tribunes de la Chambre des communes lors de son allocution.

Le leader démissionnaire, qui a promis de demeurer député et qui assurera l’intérim en attendant l’élection d’un successeur, a fait de la famille le fil conducteur de son discours. Sachant « le stress » que le chemin à parcourir aurait imposé à sa femme et à ses enfants, il a pris cette décision parmi les « plus difficiles de [sa] vie », car « c’est la meilleure » pour l’avenir de la formation.

Ce fut l’honneur de ma vie professionnelle d’être chef du Parti conservateur.

Andrew Scheer, sous les applaudissements de la députation

« On se revoit à 14 h 15 [à la période de questions] », a lancé Andrew Scheer en guise de conclusion.

L’argent du parti pour l’école privée

On a appris que le chef démissionnaire avait puisé dans le Fonds conservateur, l’organe de financement de la formation qui est notamment administré par l’ex-premier ministre Stephen Harper, pour payer les droits de scolarité de ses enfants à l’école privée. Selon nos informations, les membres du conseil d’administration l’ignoraient. « Ils ne voient pas le départ d’Andrew comme une coïncidence – et ils n’auraient pas approuvé cette dépense si on le leur avait demandé », a assuré une source conservatrice qui a requis l’anonymat afin de s’exprimer plus librement.

À l’inverse, du côté du Parti conservateur, le directeur exécutif Dustin van Vugt ne s’est montré aucunement choqué par cette façon d’utiliser l’argent du Fonds. « Peu après l’élection de M. Scheer comme chef du parti, nous avons eu une rencontre lors de laquelle j’ai fait l’offre standard de couvrir les coûts liés au déménagement de sa famille de Regina à Ottawa. Cela comprend la différence dans les droits de scolarité entre Regina et Ottawa. Toutes les procédures appropriées ont été respectées et autorisées par les responsables visés », a-t-il déclaré par voie de communiqué.

Rapport Baird dans la balance ?

Dans la foulée de la défaite électorale, le chef conservateur Andrew Scheer avait confié à John Baird, ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Stephen Harper, le mandat de mener une « analyse approfondie » des succès et des ratés de la dernière campagne. Est-ce que l’examen de M. Baird a pesé dans la décision de M. Scheer ?

Sur Twitter, l’ancien ministre a affirmé qu’il n’avait pas encore soumis son rapport sur la campagne de 2019.

« Mon travail avec les conservateurs se poursuit, notamment cette semaine. Je maintiens l’objectif d’écrire et de livrer mon rapport lorsqu’il sera terminé. J’espère que cela aidera notre formation lors de la prochaine campagne en plus d’aiguiller le futur chef élu par nos membres. »

— John Baird, ancien ministre conservateur

John Baird a néanmoins rencontré le caucus conservateur du Québec mardi et celui des Maritimes, mercredi, a indiqué le sénateur Claude Carignan. Selon lui, M. Scheer n’avait pas besoin d’attendre d’avoir un rapport écrit entre les mains pour se faire une tête. « J’imagine que si John Baird a parlé à Andrew Scheer dans les derniers jours, ça ne devait pas être très positif sur l’état d’âme des membres du caucus […] Je pense que les rencontres de mardi et mercredi ont sûrement eu un impact important », a précisé celui qui a réclamé le départ de M. Scheer après les élections.

L’impasse du Québec

Nombreux sont ceux, même au sein des rangs conservateurs, qui doutaient que M. Scheer puisse un jour gagner l’appui des électeurs du Québec. Pendant la dernière campagne électorale, ses positions sur des questions d’ordre moral comme l’avortement et le mariage entre personnes du même sexe ont fait mal aux troupes conservatrices. Il a par ailleurs été incapable d’affirmer avec clarté ses convictions lors de moments clés comme les débats télévisés.

« Je pense qu’il [a] compris le message qu’il n’avait pas la capacité de faire des gains au Québec, de vendre le Parti conservateur au Québec et qu’on devait avoir un leader plus fort, qui soit capable de prendre des positions plus progressistes pour faire des gains en Ontario, au Québec et dans les provinces maritimes », a soulevé le sénateur Claude Carignan.

Les députés du Québec ont salué la contribution de M. Scheer à titre de chef de leur formation.

C’est un geste courageux. À la suite des élections, Andrew Scheer a fait le choix de consulter les membres et d’écouter, et aujourd’hui après avoir parlé avec sa famille, il a pris cette décision courageuse, difficile.

Le député Luc Berthold

« Le geste nous amène vers l’avant pour regarder les prochaines élections d’une manière complètement différente », a-t-il ajouté. Au Québec, où la machine conservatrice s’est activée plusieurs mois avant les élections, le Parti conservateur a perdu deux sièges, passant de 12 à 10.

Éviter l’abattoir

Depuis la défaite électorale d’octobre dernier, Andrew Scheer s’accrochait à la barre du parti alors que son leadership faisait l’objet de vives critiques. Celui qui a été élu chef in extremis en mai 2017 martelait qu’il comptait rester en selle et laisser aux militants le soin de décider de son sort lors du vote de confiance qui était prévu au conseil national d’avril prochain à Toronto. La fronde s’organisait pour le chasser ; des campagnes visant à noyauter le rendez-vous militant du printemps afin d’y parvenir avaient d’ailleurs vu le jour face à l’insistance du chef de demeurer en poste.

Plusieurs membres du parti lui ont fait comprendre d’une manière sans équivoque qu’il risquait de se faire humilier au vote de confiance. « Moi, ce que j’entendais, c’était que ça allait être difficile pour lui-même d’atteindre 50 % + 1 », affirme en entrevue Yan Plante, qui a travaillé au sein du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Et un score peu élevé aurait placé Andrew Scheer et le parti dans une posture fort embêtante, note-t-il. « La majorité simple, c’est le seuil démocratique, mais le seuil politique est bien plus élevé que ça. Stephen Harper a obtenu 84 % après sa défaite électorale. Ça aurait été un très mauvais scénario pour le parti si Andrew Scheer avait obtenu, disons, 57 % », souligne-t-il.

Sa carrière politique en cinq dates

Juin 2004

Il remporte la victoire pour la première fois dans la circonscription de Regina—Qu’Appelle, où il sera réélu en 2006, 2008, 2011, 2015 et 2019.

Juin 2011

À 32 ans, il devient le plus jeune député de l’histoire parlementaire canadienne à se faire élire à la présidence de la Chambre des communes.

Mai 2017

Le Saskatchewanais remporte de justesse la course à la direction avec 50,95 % des voix, au 13e de 13 tours, coiffant au poteau Maxime Bernier.

Octobre 2019

Il perd les élections fédérales avec une récolte de 121 sièges contre 157 pour les libéraux de Justin Trudeau.

Décembre 2019

Il annonce sa démission du poste de chef du Parti conservateur du Canada.

Ils ont dit

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre Justin Trudeau a salué Andrew Scheer jeudi à la Chambre des communes.

Il y a peu de gens qui savent les défis et les opportunités, mais aussi les embûches et les barrières qui existent, quand on est le leader d’un parti national comme le Parti conservateur ou le Parti libéral.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Les rencontres assez rares que nous avons eues ont toujours été marquées d’une cordialité sans faille que je salue avec amitié. Je suis profondément convaincu, malgré des opinions autres, que tout ce qui a été fait l’a été pour le bien des gens.

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

C’est une décision difficile à prendre, et je veux souligner votre travail acharné dans toutes les fonctions et toutes vos années de service […] C’est clair qu’on va avoir des différences d’opinions, mais ce qui nous rassemble, c’est cette idée qu’on travaille pour le bien commun.

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Merci à mon ami Andrew Scheer d’avoir servi le Canada dans l’emploi difficile de chef de l’opposition. Je sais que c’était une décision difficile et je lui souhaite tout le meilleur pour la suite.

Jason Kenney, premier ministre de l’Alberta

Je souhaite tout le meilleur à Andrew Scheer, qui amorcera un nouveau chapitre de sa vie, et je le remercie pour son service comme chef de l’opposition et chef du Parti conservateur du Canada.

Doug Ford, premier ministre de l’Ontario

On me demande si je vais me présenter encore à la chefferie du PCC. Aucune chance que ça arrive. Le parti est moralement et intellectuellement corrompu […] Scheer était un chef faible qui l’a poussé vers le centre. Le prochain chef va faire la même chose.

Maxime Bernier (Twitter)