(Ottawa) Depuis quelques semaines déjà, des conservateurs influents désireux de tourner la page une fois pour toutes sur les débats déchirants portant sur des enjeux sociaux comme l’avortement et les droits de la communauté LGBTQ s’activent en coulisses afin de mettre sur pied une organisation nationale pour un candidat qui pourrait remplacer Andrew Scheer à la tête du Parti conservateur : Bernard Lord.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

S’il décide de briguer la direction du Parti conservateur, l’ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick héritera d’une équipe d’organisateurs aguerris de la Colombie-Britannique à Terre-Neuve-et-Labrador qui lui permettrait d’occuper la position de tête dès le début de la course au leadership. Certains sont prêts à dérouler un tapis « bleu » devant lui, ce qui pourrait se traduire, espèrent-ils, par un couronnement.

« Dès qu’il nous donne le signal, le train va se mettre en marche », a confié à La Presse une source conservatrice bien au fait de l’état de l’organisation et qui a requis l’anonymat afin de pouvoir s’exprimer plus librement. Cette organisation a été constituée sans que M. Lord donne sa bénédiction.

On voit en lui le Brian Mulroney des temps modernes, le leader qui serait en mesure de recréer la coalition entre les nationalistes du Québec, les conservateurs de l’Ouest et les tories de l’Ontario.

Une telle coalition avait permis au Parti progressiste-conservateur de remporter la plus forte majorité de l’histoire de la politique fédérale canadienne en 1984, et d’obtenir un deuxième mandat majoritaire lors d’une élection référendaire sur l’accord de libre-échange avec les États-Unis en 1988.

D’autres conservateurs ont d’ailleurs caressé le rêve de convaincre la fille de l’ex-premier ministre Mulroney, Caroline Mulroney, qui est actuellement ministre des Transports et ministre responsable des Affaires francophones dans le gouvernement de Doug Ford en Ontario, de tenter sa chance à Ottawa. Mais Mme Mulroney a confirmé à La Presse qu’elle ne briguerait pas la direction du Parti conservateur.

Plusieurs autres candidats potentiels

Dans les heures qui ont suivi l’annonce d’Andrew Scheer, la liste des candidats potentiels à sa succession était déjà longue. Le nom de l’ancien ministre de la Justice dans le gouvernement Harper, Peter MacKay, a été évoqué, tout comme ceux des députés Erin O’Toole et Pierre Poilievre. Selon nos informations, M. MacKay a commencé à tâter le terrain il y a quelques semaines déjà, tout comme M. O’Toole, qui avait été l’un des 13 candidats dans la course qui a été remportée par Andrew Scheer en mai 2017.

Parmi ce trio, seul M. Poilievre a une connaissance suffisante du français pour croiser le fer durant un débat télévisé d’une campagne électorale – une qualité incontournable pour plusieurs membres du parti.

D’autres ont avancé le nom de l’ancienne ministre Rona Ambrose ou l’ancien ministre John Baird. Mais beaucoup doutent qu’ils aient l’intention de quitter leur emploi dans le secteur privé pour reprendre le combat politique. D’ailleurs, des rumeurs persistantes veulent que Mme Ambrose, qui a été leader intérimaire du parti pendant deux ans, soit bientôt nommée ambassadrice du Canada à Washington par le premier ministre Justin Trudeau.

Le député conservateur de la région de Québec, Gérard Deltell, reçoit aussi des encouragements de certains de ses collègues et militants du parti à présenter sa candidature.

Lord, la perle rare ?

Natif de Roberval, parfaitement bilingue, premier ministre du Nouveau-Brunswick de 1999 à 2006, et œuvrant dans le secteur privé depuis une douzaine d’années, Bernard Lord est considéré comme la perle rare par bien des conservateurs. Ils sont convaincus qu’il serait en mesure de battre Justin Trudeau aux prochaines élections. M. Lord est devenu premier ministre de la seule province officiellement bilingue à l’âge de 33 ans. Il est aujourd’hui âgé de 53 ans et a ajouté plusieurs flèches à son carquois depuis.

PHOTO FOURNIE PAR BERNARD LORD

L’ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord

Selon nos informations, l’ancien premier ministre Stephen Harper tient mordicus à ce que le Parti conservateur demeure uni malgré la tourmente. Brian Mulroney partage aussi cet objectif. À cette fin, les deux hommes verraient d’un très bon œil la candidature de Bernard Lord.

Le principal intéressé, qui n’a pas donné suite aux appels de La Presse jeudi soir, est en réflexion, confirme-t-on. Dans le passé, M. Lord avait résisté aux fortes campagnes de séduction menées par certains conservateurs de l’aile progressiste en invoquant des raisons familiales, entre autres. Cette fois-ci, sa conjointe Diane Haché et ses deux enfants, qui font leurs études à l’Université d’Ottawa, l’encouragent fortement à se lancer dans la course.

Depuis l’annonce surprise de la décision d’Andrew Scheer de quitter ses fonctions de chef du parti, son téléphone sonne sans arrêt. « Il a reçu plus de 80 appels en moins de deux heures. C’est complètement fou. Il penche vers le oui en ce moment, mais sa décision n’est pas encore définitive », a lancé une source conservatrice.

Si M. Lord décide de se lancer dans la course, il pourrait forcer Peter McKay à y renoncer. Les deux hommes sont de bons amis depuis plusieurs années et il existe une sorte de pacte de non-agression entre eux.

« Une opportunité en or »

Le sénateur conservateur Claude Carignan, qui est l’un de ceux qui souhaitent voir Bernard Lord faire le saut en politique fédérale, soutient que ce dernier a une occasion en or de prendre la tête des troupes conservatrices.

« Il y a une opportunité en or qui s’ouvre devant lui et qui est rare dans une vie. Il doit la saisir parce qu’il va avoir l’appui de beaucoup de personnes dans l’organisation du parti. Il a une grande décision à prendre. Mais s’il décide de sauter dans l’arène, il va avoir beaucoup d’appuis et ses chances de devenir premier ministre du Canada sont très élevées », a affirmé M. Carignan.

Chose certaine, la course qui s’amorce doit permettre au Parti conservateur d’affronter ses démons.

« La personne qui sera élue devra avoir des valeurs personnelles sur des enjeux tels que l’avortement et les droits des communautés LGBTQ qui sont au diapason de la majorité de la population en 2019. Parce que si on veut que les gens achètent nos produits, ils doivent d’abord entrer dans notre magasin. Pour entrer dans le magasin, la vitrine doit plaire », a illustré Yan Plante, ancien chef de cabinet de l’ex-ministre Denis Lebel et directeur principal de la firme TACT.

Devenu un incontournable dans les rangs conservateurs au Québec, le député de Richmond-Arthabaska, Alain Rayes, énumère trois critères essentiels pour quiconque veut devenir le prochain chef du parti. La personne doit être bilingue, mettre de côté les enjeux sociaux et accorder au Québec la place qui lui revient au sein du parti. « Cela va dicter comment je vais me comporter à l’approche de la course au leadership. »

M. Rayes, qui demeure le lieutenant politique d’Andrew Scheer, a tenu à saluer la décision de son chef. « J’ai beaucoup de respect pour Andrew et tout ce qu’il fait pour le parti. C’est une bonne personne. Mais je pense qu’il a pris la meilleure décision pour lui et pour le parti », a-t-il dit.

D’ores et déjà, cette décision vient chambouler la donne politique pour les libéraux de Justin Trudeau, qui sont minoritaires à la Chambre des communes. « Je l’aimais, Andrew Scheer. J’aurais préféré qu’il reste en poste », a ironisé un stratège libéral.