(Ottawa) Même si les électeurs ont décidé de lui confier un mandat minoritaire le 21 octobre, le premier ministre Justin Trudeau n’a visiblement pas mis ses ambitions au rancart.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Des objectifs ambitieux, son gouvernement s’en est fixé jeudi dans le discours du trône qui a été lu au Sénat par la gouverneure générale Julie Payette devant le gratin politique, économique et juridique du pays.

Des exemples ? Pour intensifier la lutte contre les changements climatiques, le gouvernement Trudeau se donne comme objectif d’atteindre la cible de zéro émission nette de gaz à effet de serre d’ici 2050, soit dans un horizon de 30 ans, en maintenant un prix sur la pollution, en plantant deux milliards d’arbres et en soutenant l’électrification des transports, entre autres.

PHOTO CHRIS WATTIE, LA PRESSE CANADIENNE

Le discours du trône a été lu au Sénat par la gouverneure générale Julie Payette devant le gratin politique, économique et juridique du pays.

Pour donner de l’oxygène à une classe moyenne qui a encore du mal à joindre les deux bouts, il compte réduire le fardeau fiscal de tous les contribuables, à l’exception des plus riches, d’ici la fin de l’année. Les parents ayant de jeunes enfants se verront aussi offrir de meilleurs services de garde en dehors des heures d’école. Et il propose de réduire de 25 % les frais de téléphonie cellulaire et de services sans fil, tout en augmentant le salaire minimum fédéral.

Pour rendre les villes et les régions rurales plus sécuritaires, il entend interdire les armes d’assaut de type militaire et proposera un programme de rachat à leurs propriétaires. Il veut aussi donner aux municipalités qui le souhaitent le pouvoir d’interdire les armes de poing sur leur territoire. Un message qui arrive à point nommé alors qu’on souligne vendredi le 30e anniversaire du meurtre horrible de 14 femmes à l’École polytechnique de Montréal.

Beaucoup trop de vies perdues, beaucoup trop de familles brisées. Il est temps de faire preuve de courage et de renforcer le contrôle des armes à feu.

Extrait du discours du trône

Pour mener à bien son projet d’établir une nouvelle relation avec les peuples autochtones, le gouvernement Trudeau s’engage à élaborer conjointement avec les Premières Nations un projet de loi pour mettre en œuvre la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et à le déposer aux Communes dès la première année du nouveau mandat. Il veut aussi indemniser équitablement les peuples autochtones qui ont été lésés parce qu’ils n’ont pas obtenu les services à l’enfance adéquats.

Mieux encore, il s’engage à respecter l’esprit et la lettre des traités, des accords et d’autres ententes conclus avec les peuples autochtones.

Soins de santé et unité

Pour améliorer les soins de santé, qui relèvent de la compétence des provinces, le gouvernement Trudeau se propose de collaborer avec elles afin de faire en sorte que les Canadiens aient accès à un médecin de famille et obtiennent, quand ils en ont besoin, des soins en santé mentale. Et il propose, toujours avec le concours des provinces, de jeter les bases d’un régime national d’assurance médicaments.

Pour renforcer l’unité du pays dans la foulée des élections fédérales qui ont vu les libéraux être rayés de la carte électorale en Alberta et en Saskatchewan, le gouvernement s’engage à travailler avec la même ardeur qu’il le fera dans le dossier des changements climatiques pour acheminer les ressources canadiennes vers de nouveaux marchés « et offrir un soutien inébranlable aux femmes et aux hommes qui travaillent fort dans le secteur des ressources naturelles du Canada, dont plusieurs ont été confrontés à des situations difficiles dernièrement ».

Et pour consolider la place du Canada dans un monde incertain, il exprime son intention de renouveler l’engagement canadien à l’égard de l’OTAN et du maintien de la paix dans le contexte des Nations unies. Il s’engage aussi à défendre l’ordre international fondé sur les règles lorsque cet ordre est remis en question, en particulier quand il est question de commerce et d’enjeux numériques.

Appui du Bloc québécois

En évitant de glisser toute référence au projet d’agrandissement du pipeline Trans Mountain, qui appartient maintenant au gouvernement fédéral, ou toute allusion à l’exploitation du pétrole, les libéraux minoritaires se sont assurés de l’appui du Bloc québécois dans l’heure qui a suivi la fin de la lecture du discours du trône. Le scénario d’une campagne électorale hâtive a donc été rapidement écarté, ce qui a permis au NPD de le dénoncer et de voter contre.

En rédigeant ce discours, les proches collaborateurs de Justin Trudeau se sont largement inspirés des promesses libérales de la dernière campagne électorale. Mais ils ont aussi pris soin de fouiller dans les livres d’histoire de la politique canadienne en soulignant à grands traits que les gouvernements minoritaires pouvaient inspirer, innover et qu’ils pouvaient accoucher de grands projets qui résistent au passage du temps.

« De l’avis de certains, les gouvernements minoritaires sont incapables d’obtenir des résultats, mais l’histoire du Canada brosse un tout autre tableau », peut-on lire dans le discours du trône.

De toute évidence, on a ainsi fait allusion aux grandes réalisations des gouvernements minoritaires successifs qu’a dirigés l’ancien premier ministre Lester B. Pearson de 1963 à 1968. Sous sa houlette, le gouvernement fédéral a donné au Canada un nouveau drapeau, adopté un régime universel d’assurance maladie et mis en œuvre le Régime de pensions du Canada, entre autres choses.

Depuis 1867, il y a eu 12 gouvernements minoritaires qui ont dirigé le pays, des libéraux et des conservateurs. Leur durée de vie moyenne a été d’environ deux ans.

Dans son discours du trône, le gouvernement Trudeau a tendu la main aux autres formations politiques à quelques reprises. « Le mandat de cette récente élection est un point de départ, et non le dernier mot. Le gouvernement est réceptif aux nouvelles idées de tous les parlementaires », y affirme-t-on notamment.

« Que ce soit de lutter contre le blanchiment d’argent ou de rendre les prestations parentales exemptes d’impôt, il y a de bonnes idées dans tous les partis, et ce gouvernement est prêt à apprendre de vous et à travailler avec vous au cours des prochaines années », tient-on aussi à souligner.

À lire cette prose au ton conciliant, le gouvernement Trudeau caresse ouvertement l’espoir que ses grandes ambitions ne se heurteront pas trop rapidement à une défaite à la Chambre des communes parce qu’il y est minoritaire. En somme, qu’il aura devant lui plus de deux ans pour réaliser certaines d’entre elles afin d’augmenter ses chances d’obtenir un autre mandat, cette fois-ci majoritaire, aux prochaines élections fédérales.