(TORONTO) Malgré une nouvelle guerre de mots entre le Québec et le Manitoba à propos de la controversée Loi sur la laïcité de l’État, le premier ministre François Legault et ses vis-à-vis des provinces devront mettre de côté aujourd’hui leurs différends s’ils veulent parler d’une voix forte à Ottawa dans un contexte de gouvernement minoritaire.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Un peu plus d’un mois après la réélection de Justin Trudeau, les premiers ministres des provinces et territoires se réunissent lundi à Toronto dans le cadre d’une rencontre spéciale du Conseil de la fédération.

La semaine dernière a été particulièrement tendue entre le Québec et d’autres provinces, notamment le Manitoba, après que le gouvernement de Brian Pallister s’est offert de la publicité dans des journaux québécois évoquant « 21 bonnes raisons de s’installer au Manitoba », une critique à peine voilée de la Loi sur la laïcité de l’État.

En début de semaine, les députés de l’Ontario ont également appuyé à l’unanimité une motion déposée par l’opposition officielle dénonçant l’application de la « loi 21 ». À la fin d’octobre, la Ville de Toronto avait fait de même.

Qu’à cela ne tienne, le premier ministre Legault n’a pas envie de ramener le débat sur le tapis devant ses homologues canadiens, a confirmé à La Presse une source gouvernementale. Le chef caquiste n’aurait même pas l’intention d’affronter M. Pallister sur le sujet en marge des rencontres officielles de la journée, nous dit-on.

« Ce n’est pas à l’agenda. Tout a été dit là-dessus. C’est comme pour la péréquation. On a dit ce qu’on avait à dire », a expliqué cette même source. L’heure est davantage à la réconciliation entre les provinces, comme en témoigne le souper entre François Legault et le premier ministre ontarien Doug Ford à Montréal, vendredi soir dernier.

« Toujours un plaisir de revoir [Doug Ford] pour partager un bon repas », a exprimé le premier ministre québécois sur Twitter après leur entretien. « Nous avons eu l’occasion de discuter d’autonomie des provinces, de développement économique, de projets d’infrastructures et de commerce international », a-t-il ajouté dans un gazouillis.

François Legault ne cache d’ailleurs pas qu’il souhaite faire « front commun » avec l’Ontario pour s’adresser au nouveau gouvernement de Justin Trudeau, qui a maille à partir avec les provinces de l’Ouest. « Il a besoin de l’Ontario et du Québec et nous, on s’entend pour prioriser l’économie », a-t-il dit, dimanche, à l’émission Les coulisses du pouvoir.

Au cabinet du premier ministre, on confirme également que M. Legault s’attend à ce qu’Ottawa respecte l’autonomie des provinces — un sujet qui sera certainement discuté par les premiers ministres du pays.

Le versement des fonds fédéraux en infrastructures et la hausse des transferts en santé seront aussi des thèmes abordés.

François Legault voudra également sensibiliser ses vis-à-vis au fait qu’il y a urgence de réitérer à M. Trudeau l’importance de renégocier le « Buy America Act », qui nuit pour l’heure aux exportations d’entreprises québécoises.

Les provinces pourraient aussi trouver un terrain d’entente pour contester le projet de loi C-69, qui viendrait modifier l’examen environnemental fédéral des grands projets énergétiques. L’Alberta, l’Ontario et la Saskatchewan se sont déjà exprimés contre les visées d’Ottawa, alors que le Québec n’y est pas non plus tellement favorable.

Avoir plus de poids

La rencontre entre les premiers ministres du Canada, qui sera présidée par le leader de la Saskatchewan, Scott Moe, est d’une « importance primordiale », croit Harold Fortin, ancien directeur des relations internationales et canadiennes de l’ancien premier ministre Philippe Couillard.

Il y a peut-être aussi des préoccupations concernant des champs de juridiction que le fédéral se propose d’investir alors que les provinces croient que c’est de juridiction provinciale, comme le régime d’assurance médicaments universel dont parle Justin Trudeau.

Harold Fortin, ancien directeur des relations internationales et canadiennes sous Philippe Couillard

« [Les premiers ministres] ont intérêt à s’entendre sur un certain nombre de sujets pour être unis dans leurs demandes au gouvernement fédéral parce qu’ils auront plus de poids, évidemment. […] Surtout dans un contexte de gouvernement minoritaire, il y a une nécessité que les provinces parlent d’une même voix, ça va accroître leurs forces. »

Arriver à un consensus ?

Geneviève Tellier, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, doute pour sa part que les provinces en viennent à une « position commune » au terme de cette réunion du Conseil de la fédération. « Je pense qu’on va chercher un ton cordial, on va essayer de faire un front commun, d’avoir une position consensuelle à présenter au gouvernement Trudeau », a-t-elle indiqué à La Presse.

« Mais je ne m’attends pas à ce qu’on en arrive à un consensus », a-t-elle poursuivi. « J’ai bien l’impression que [Jason] Kenney va vouloir mettre son grain de sel et parler de péréquation, de pipelines, et ce sont des choses que le Québec ne veut pas entendre. » Elle note par contre « le changement de ton » entre l’Ontario et le Québec.

« Je pense que c’est sur ça qu’on va vouloir bâtir », souligne Mme Tellier, expliquant que ce nouveau rapprochement pourrait servir à calmer les ardeurs de l’Ouest. « Il faut calmer l’Alberta, et j’ai l’impression que c’est aussi ça, la stratégie, parce que si le mécontentement de M. Kenney persiste, c’est ce qui risque de dominer les discussions. »

Il y a moins de deux semaines, le ministre des Finances, Eric Girard, a écrit une lettre ouverte en anglais dans le Financial Post, se présentant comme un « partenaire » de l’Ouest canadien et espérant apaiser les tensions entre les deux provinces, tout en rectifiant des demi-vérités au sujet des importations de pétrole au Québec et de la péréquation.

Insatisfait de la missive de M. Girard et irrité par les critiques de Jason Kenney, le chef intérimaire du Parti québécois, Pascal Bérubé, y est aussi allé d’une lettre, cette fois publiée jeudi dernier dans le Calgary Herald, dans laquelle il réplique avec vigueur aux propos du premier ministre albertain sur le Québec et la péréquation.