Au moment où le premier ministre fédéral formait son Conseil des ministres, François Legault traçait hier une ligne dans le sable : il allait continuer à traiter directement avec « le grand lieutenant » du Québec, Justin Trudeau lui-même.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Il y a un peu de candeur dans cette affirmation, si on se fie à l’histoire récente. Ce ne sont pas tous les dossiers, fussent-ils importants aux yeux du gouvernement du Québec, qui doivent monter jusqu’au premier ministre à Ottawa. Dans les faits, ces rapports directs que veut préserver M. Legault pour l’avenir se sont résumés, depuis un an, à une ligne ouverte entre le chef de cabinet à Québec, Martin Koskinen, et le responsable du Québec au sein du personnel politique de Justin Trudeau, Mathieu Bouchard.

Vu du Québec, le poids politique de la province au gouvernement fédéral a augmenté hier. En nombre d’abord : deux postes de plus, puisqu’on passe de huit à dix. Mais en influence, surtout. François-Philippe Champagne devient responsable des Affaires étrangères, Jean-Yves Duclos obtient le Conseil du Trésor, Pablo Rodriguez devient lieutenant du Québec, Mélanie Joly sera désormais responsable du Développement économique, autant de promotions spectaculaires. Steven Guilbeault s’ajoute au Patrimoine canadien. Marc Garneau, David Lametti et Marie-Claude Bibeau conservent leurs postes, importants, aux Transports, à la Justice et à l’Agriculture respectivement.

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre du Québec, François Legault, et le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, en janvier 2019

François Legault reconnaissait l’évidence hier : « Plusieurs élus du Québec se retrouvent avec des responsabilités importantes, et c’est une bonne nouvelle. »

Mais vu « de » Québec, du point de vue du gouvernement, la chose est moins évidente. D’abord, il y aura à Ottawa un « lieutenant du Québec », un poste que, jusqu’ici, Justin Trudeau avait toujours refusé de mettre en place. Dans le passé, cette responsabilité a évolué en dents de scie. À l’époque de Pierre Trudeau, les Marc Lalonde et André Ouellet avaient la main haute sur tout ce qui touchait le Québec, l’un était le lieutenant politique, l’autre l’organisateur. Sous Jean Chrétien, les postes s’étaient vite amalgamés, Marcel Massé, Alfonso Gagliano puis Martin Cauchon avaient ces deux chapeaux. Avec Paul Martin, on est passé au regretté Jean Lapierre. Dans chaque cas, il y avait un lien très fort, quasi chimique, entre le premier ministre et le « lieutenant ».

Cela paraissait moins évident sous Stephen Harper. Il faut dire que le premier ministre n’était pas Québécois, mais les Christian Paradis ou Denis Lebel semblaient surtout responsables des communications, de l’image d’Ottawa au Québec.

Quel sera le rapport de Pablo Rodriguez avec le gouvernement Legault ? D’abord, un constat, incontournable : la connaissance mutuelle est proche du zéro absolu.

Et quelle que soit l’influence du nouveau lieutenant, qui, comme leader parlementaire, aura à gérer la minorité aux Communes, le résultat net est l’ajout d’une étape, d’un palier d’évaluation, dans une ligne de communication que François Legault voulait directe et sans distorsions. Mais on peut aussi plaider qu’il est plus efficace d’avoir un intermédiaire pour régler bien des tracasseries qui, autrement, se perdraient dans la masse des dossiers sur le bureau de Justin Trudeau.

M. Rodriguez aura-t-il à frapper sur la table pour faire avancer les dossiers ? Hier, M. Rodriguez semblait voir son rôle avant tout comme le représentant du gouvernement fédéral sur le territoire québécois, qu’il entend sillonner dès que la Chambre ne siégera pas. Pour l’heure, à Québec, on observe que M. Rodriguez avait mis du temps avant d’accéder au Conseil des ministres fédéral.

Elle n’est pas du Québec, elle n’a pas eu de lien évident avec le gouvernement Legault, mais la nomination de Chrystia Freeland pourrait aussi avoir des conséquences pour le Québec.

De toute évidence, Justin Trudeau l’a adoubée comme son bras droit, en la nommant responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes. C’est à elle qu’on confie la tâche délicate de rétablir les ponts avec les gouvernements de l’Alberta, du Manitoba et de la Saskatchewan. 

Mais elle sera aussi la vis-à-vis de Sonia LeBel pour les relations fédérales-provinciales. En cas de frictions, la négociatrice de l’ALENA qui a su sauver la mise dans les échanges avec l’administration Trump pourrait vite prendre la mesure de la ministre québécoise. Mais les gouvernements Ford en Ontario et Kenney en Alberta ont clairement choisi d’être les adversaires du gouvernement central. Justin Trudeau aura d’autant plus besoin d’amis parmi les provinces, calcule-t-on déjà à Québec.

Dans cette perspective, au gouvernement Legault, on ne voudra pas cautionner l’impression que le Bloc québécois parle au nom du Québec. Les déclarations inutilement incendiaires de son chef, Yves-François Blanchet, sur le Canada comme État « pétrolier » qui n’aura pas la collaboration du Bloc ne contribuent pas à asseoir l’influence du Québec à Ottawa.