(Québec) Eric Girard vit au pays des licornes. Un royaume isolé où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, tant qu’on ne regarde pas de l’autre côté de la clôture. Pour l’instant, toutefois, le mini-budget rendu public hier par notre Candide, ministre des Finances, donnera un bol d’oxygène qui tombe à point pour le gouvernement Legault.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Ces synthèses budgétaires d’automne, présentées depuis quelques années, ont des avantages importants pour les gouvernements. Transformées en mini-budgets, elles permettent d’annoncer des mesures qui s’appliquent rapidement dès l’année suivante, un effet plus immédiat dans le portefeuille des contribuables. Quand on fait une annonce au budget, il faut souvent attendre l’année suivante pour qu’elle se matérialise.

Surtout, l’opération permet au gouvernement de circonscrire son message – cette fois-ci l’aide financière aux familles. Dans un budget général, la multitude des mesures disparates fait que le message est plus éclaté, moins prévisible.

Cette année, l’annonce tombe à point nommé : le gouvernement est empêtré dans ce qui apparaît comme sa pire crise depuis son élection il y a un an. La controverse autour des changements aux règles quant à l’admission des étudiants étrangers a plongé François Legault en eaux troubles.

M. Girard insistait sur la performance « remarquable » de l’économie québécoise. Les chiffres actuels lui donnent raison.

Le Québec a enregistré un surplus totalisant 4,8 milliards en 2018-2019. Pour l’exercice en cours, le surplus est de 1,4 milliard, même si l’énoncé de jeudi injecte 857 millions pour le devancement des engagements de la CAQ à l’égard des familles.

Comme promis, la CAQ bonifie l’allocation famille – plus de 679 000 ménages obtiendront en moyenne 779 $ de plus en 2020. L’entrée en vigueur, en janvier prochain, devance de deux ans le plan de la CAQ en campagne électorale, un cadeau d’environ 530 millions sur une année complète. Québec devance aussi son engagement d’abolir la contribution additionnelle pour la garde d’enfant, instaurée par le gouvernement Couillard en 2015. Cela devait être fait d’ici 2022, ce sera réglé immédiatement, une bonne nouvelle pour 100 000 familles de plus qui auront 161 millions en allégement fiscal cette année.

Autre promesse de campagne, le gouvernement va tout de suite réduire les tarifs de stationnement dans les hôpitaux, 120 millions par année de moins dans les coffres.

La croissance économique a été robuste, les recettes de l’impôt des particuliers et des taxes à la consommation grimpent également de 4,6 %.

Mais des postes importants de revenus en augmentation échappent au contrôle du gouvernement. Les transferts fédéraux de 25 milliards ont augmenté de 10 % cette année, en raison d’une entente en immigration et du remboursement des dommages des inondations du printemps dernier. Surtout, Québec a bénéficié d’une marge de manœuvre supplémentaire de 1,3 milliard au service de la dette. La hausse des taux d’intérêt appréhendée s’est plutôt transformée en baisse des taux directeurs aux États-Unis et au Canada.

L’impact des guerres de tarifs

Mais pour peu qu’on porte le regard plus loin, les indices de temps plus difficiles à venir s’accumulent. Ici, le document du ministère des Finances se veut très modéré, on tient à éviter qu’un message trop pessimiste ne freine les décisions des milieux d’affaires. La croissance économique robuste de 2,4 % au Québec s’est réalisée « en dépit d’un ralentissement de la croissance économique mondiale » – elle descend à 1,8 % l’an prochain et sera rabattue à 1,3 % à compter de 2021.

Les obstacles au commerce international et les guerres de tarifs ont un impact négatif sur les économies de beaucoup de nos partenaires commerciaux, au premier chef les États-Unis. Des économies comme le Royaume-Uni et l’Allemagne sont en recul.

Au Québec, bien sûr, la consommation reste solide, l’emploi, les investissements résidentiels tiennent bon, mais la province ne peut espérer rester à l’abri de ce qui se passe ailleurs.

Aux États-Unis, la croissance sera à un creux de 2,4 % cette année et descendra à 1,8 % l’an prochain – or, 50 % des exportations du Québec traversent la frontière américaine.

Au Canada, on passera de 1,9 % à 1,6 % l’an prochain. Un examen plus approfondi des composantes de l’économie au Québec porte aussi à réflexion. Les exportations québécoises ont augmenté de 3,6 % l’an dernier, on est à 0,6 % cette année – le Ministère prévoit qu’elles vont rebondir à 2,3 % en 2020. Les investissements des entreprises, autre statistique phare dans le bilan de santé, sont aussi en baisse, à cause du secteur de l’énergie, tout comme les investissements des gouvernements.

Le secteur financier se fait l’écho de ces inquiétudes. Les valeurs refuges – l’or, la devise américaine – sont recherchées, alors que des actifs plus risqués, comme le pétrole et les métaux, sont en défaveur. Ici, les fonctionnaires sont davantage dans les pronostics. Ils n’avancent pas de chiffres, mais relèvent des nuages à l’horizon : tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, tensions en Europe dans la tourmente du Brexit, troubles au Moyen-Orient avec, à la clé, une hausse du prix du pétrole.

Et au Québec ? Nous faisons face à un inexorable « phénomène de vieillissement de la population. Ce changement démographique exerce des pressions sur le marché du travail. Dans le contexte où le taux de chômage atteint des creux historiques, la rareté de la main-d’œuvre pourrait limiter la croissance économique du Québec », soulignent les augures des Finances.

Le Point sur la situation économique du Québec devait faire oublier la crise quant aux barèmes d’immigration et leur conséquence, la pénurie de main-d’œuvre et les 140 000 postes à prévoir. Voilà qu’elle réapparaît sur la table de François Legault.