(Québec) « On avait un objectif clair, qui était de financer le tramway. Tout était aligné là-dessus. On a réussi. »

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Régis Labeaume a pris quelques minutes, mercredi soir dernier, pour discuter de la première moitié de son quatrième mandat à la mairie de Québec.

Le politicien était pressé : il devait se rendre au chevet de son père, atteint d’un cancer du pancréas. L’anecdote n’est pas banale. Elle illustre bien cette première moitié de mandat marquée par les ennuis de santé.

Moins d’un an après sa réélection, Régis Labeaume a appris en septembre 2018 qu’il était lui-même atteint d’un cancer de la prostate. Il a dû s’absenter deux mois au printemps dernier pour se soigner. Il est aujourd’hui en rémission. « Les médecins m’empêchent de dire que je suis guéri. »

Au même moment, le maire Labeaume se démenait en coulisses pour assurer le financement du plus important projet de transport collectif de l’histoire de la plus vieille ville au pays.

Impossible de parler de ce quatrième mandat « labeaumien » sans mentionner le projet de réseau de transport structurant, avec son fameux tramway.

Pour l’opposition officielle, et pour nombre de citoyens de Québec, ce projet n’a pas sa place. Les sondages sur la question ont révélé une population divisée.

C’est le mandat de trop. [...] Le tramway, c’est une comédie sans fin, qu’on verra peut-être à l’affiche au Diamant bientôt.

Jean-François Gosselin, chef de Québec 21, principal parti de l’opposition 

Selon M. Gosselin, ce projet est depuis le début mal ficelé. Il s’inquiète d’un possible dépassement de coûts. Le projet est estimé à 3,3 milliards. Dans l’enveloppe globale, la partie tramway du projet – il y aura aussi des trambus – était d’abord évaluée à 2 milliards, puis est soudainement passée à 2,26 milliards.

Pour Québec 21, c’est la preuve que le projet est géré à la petite semaine. L’administration Labeaume, elle, assure que ça ne changera rien au coût total du projet.

Essoufflement ?

Le politologue de l’Université Laval Jean Crête, observateur de la scène municipale, perçoit un certain « essoufflement » du phénomène Labeaume. Le maire de Québec a par exemple perdu le soutien de plusieurs animateurs de la radio parlée qui lui étaient acquis à ses débuts.

Quant au tramway, M. Crête trouve que l’administration donne l’impression d’avoir perdu le contrôle, « que tout ça se fait sur un bout de napkin ».

« Il y a quelque chose qui fait perdre au citoyen la confiance. C’est dommage, car c’est un beau projet », dit-il.

Un vrai legs ?

Le conseiller indépendant Yvon Bussières est le doyen des élus à l’hôtel de ville de Québec. Longtemps opposé à Régis Labeaume, il s’est rapproché de lui dans les dernières années.

Contrairement à Québec 21, il appuie le projet de tramway, tout comme le deuxième parti de l’opposition, Démocratie Québec.

« C’est le plus gros projet que la ville a connu, je n’ai jamais vu ça en 26 ans à la Ville », explique le conseiller du district de Montcalm–Saint-Sacrement.

Yvon Bussières pense que le tramway, beaucoup plus que le Centre Vidéotron, deviendra l’héritage du maire Labeaume. 

Je pense que si jamais ça fonctionne, il va y avoir une station à son nom un jour, ou même on va prendre la “ligne Labeaume”.

Yvon Bussières

Plusieurs critiques du projet sont à son avis injustes. Il ne partage pas la vision du politologue Jean Crête ou du chef de l’opposition. Selon lui, il est normal qu’un projet d’une telle ampleur connaisse quelques écueils, comme le REM à Montréal.

« On ne peut pas avoir tout le projet, le gâteau et le mélange à gâteau ! », lance-t-il, dans une allégorie pâtissière.

Trois milliards dans les poches

L’idée d’un tramway dans la capitale n’est pas nouvelle. Un rapport sur la mobilité durable commandé par la Ville recommandait d’en construire un dès 2010. Régis Labeaume s’était alors montré ouvert. Mais le gouvernement de Pauline Marois voulait partager la facture avec la municipalité.

« Est-ce qu’on a demandé à Montréal de payer la moitié du métro ? », demandait alors le maire de Québec. Quand il a vu en 2017 que le gouvernement de Philippe Couillard était prêt à délier les cordons de la bourse et que le fédéral investissait des milliards en infrastructures, il a foncé.

Si l’intérêt de construire un tramway à Québec reste sujet à débats, il ne fait aucun doute que le maire Labeaume a réussi à assurer son financement. Dans une période trouble avec l’arrivée de la Coalition avenir Québec au pouvoir, il est parvenu à aller chercher 1,8 milliard de Québec et 1,2 milliard d’Ottawa.

On a réussi à le financer, on a réussi à passer à travers deux élections, au provincial et au fédéral. Ce n’est pas rien.

Régis Labeaume

Le gouvernement de François Legault est arrivé au pouvoir en octobre 2018. Un mois plus tôt, le maire de Québec apprenait qu’il était atteint d’un cancer.

« J’ai été inquiet, parce qu’au moment où j’ai été malade, le gouvernement [Legault] venait d’être élu. Il y avait de l’argent au fédéral. Il y avait des intérêts divergents. Je dois avouer que ça m’a bien inquiété », raconte-t-il.

Le fédéral avait des fonds dans une enveloppe pour les infrastructures vertes. Mais Québec et Ottawa ne s’entendaient pas sur la manière de financer le tramway. Le suspense a duré des mois, durant lesquels Régis Labeaume a subi une ablation de la prostate. Il explique avoir décidé de travailler malgré l’avis des médecins.

« Je n’avais pas le choix : ça ne se passe qu’une fois, on ne pouvait pas la rater. Au Canada, tout le monde tirait sur la couverte, voulait sa part du gâteau, dit-il. Si on laissait ça passer, on ne voyait plus une telle occasion se présenter pendant une décennie. »

Le financement du tramway a finalement été bouclé en août dernier. La réélection des libéraux de Justin Trudeau a cimenté le projet. Il va se faire, estime maintenant le maire.

Vers un cinquième mandat ?

Régis Labeaume refuse de dire s’il va se représenter. Il est en rémission et assure que sa santé n’a rien à voir avec son avenir politique.

Lorsqu’on mentionne l’opposition de Québec 21 au tramway, le maire Labeaume devient grognon.

« Ah, l’opposition, y’a rien à dire là-dessus. Ils ne connaissent pas ça. Il y a des spins qui atteignent les gens, vous voyez, vous me posez la question, c’est ridicule. L’opposition, c’est là pour être contre, dit-il. On a complété le financement, on travaille, et ils sont encore contre. On va être en train de le construire, ils vont encore être contre. C’est pas drôle. »

Jean-François Gosselin déplore le manque de courtoisie dans les échanges entre les trois élus de sa formation et le maire.

« Faire des débats en politique, c’est normal, mais il faut le faire de manière respectueuse, note-t-il. Régis Labeaume est incapable de débattre de manière respectueuse. Il préfère insulter, dire qu’on ne connaît rien là-dedans. »

« Ça va être à lui de décider s’il se représente, concède le chef de l’opposition. Mais nous, on compte les dodos avant 2021. »