Arrivant à la moitié de son mandat, Valérie Plante dénonce les doubles standards auxquels elle se dit confrontée en tant que première mairesse de Montréal. En entrevue éditoriale à La Presse, celle qui a été élue le 5 novembre 2017 en promettant d’améliorer la mobilité reconnaît aussi que la circulation demeure difficile et assure ne pas être indifférente au sort des automobilistes.

« Il faut que je sois parfaite »

Valérie Plante a choisi de balayer de la main la question pendant toute la campagne électorale de 2017. Mais aujourd’hui, après deux ans à la tête de la métropole, la mairesse décide d’en parler ouvertement. « Oui, il y a un double standard. Je peux le dire maintenant, je ne peux pas le cacher », a-t-elle dénoncé lors d’une entrevue éditoriale avec La Presse.

Sara Champagne Sara Champagne
La Presse

Après avoir discuté d’économie, de grands projets, de mobilité et d’environnement, voire du retour possible du baseball à Montréal, Valérie Plante explique être très bien dans son rôle de mairesse, avec les hauts et les bas de deux années qui ressemblent à tout sauf un long fleuve tranquille, raconte-t-elle.

Mais lorsqu’on lui demande si elle a l’impression que le ton est plus dur envers elle parce qu’elle est une femme, elle commence par expliquer pourquoi elle refusait de répondre à la question au début de son mandat. « Même aujourd’hui, je pourrais être accusée de jouer à la victime », dit-elle.

Si on en parle, on se fait critiquer, si on n’en parle pas, on se fait aussi critiquer. J’ai compris assez vite que j’allais garder la question des doubles standards pour moi.

Valérie Plante

Sauf qu’il lui revient en tête un exemple bien précis. C’était le 4 décembre 2018. La mairesse s’excusait après avoir présenté une allocution en anglais seulement lors de l’implantation de trois entreprises anglophones à Montréal. « Je me suis fait ramasser solide alors que pour un homme, dans la même situation que moi, en l’occurrence dans un poste important, ç’a été plus smooth. »

Valérie Plante fait référence à l’allocution en anglais du ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon lors d’une mission économique. Il s’était fait rabrouer par le premier ministre.

« Moi, je me suis excusée, je le regrette vraiment. Je ne sais pas ce qui s’était passé, j’avais eu comme une bulle au cerveau, ce n’était pas une bonne idée. Sauf que l’affaire a tellement fait de bruit. Le ministre Fitzgibbon, lui, en avez-vous déjà entendu parler ? Il n’y a eu qu’une petite brève. Ç’a duré cinq minutes pour lui, moi, j’en ai eu pour une semaine », déplore-t-elle.

Vérification faite, la controverse sur le discours en anglais de Pierre Fitzgibbon a fait l’objet d’une trentaine de mentions dans les médias. Pour celui de Valérie Plante : plus de 250 mentions.

« Sans merci »

Avant d’aller plus loin, la mairesse de Montréal tient à nuancer ses propos en expliquant que le « double standard » est une partie intrinsèque des hommes et des femmes. C’est insidieux, estime-t-elle.

« On ne s’en rend pas compte, mais on va être beaucoup plus dur et exigeant, sans merci, envers les femmes occupant un poste de pouvoir. On a tellement vu d’hommes, de modèles – politiciens, hommes d’affaires, PDG. Même s’ils ne sont pas parfaits, on voit les bons et les mauvais côtés, on est habitué à eux. Les femmes sont peu nombreuses. Quand il y en a une – en l’occurrence moi –, il faut que je sois parfaite. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

« On ne s’en rend pas compte, mais on va être beaucoup plus dur et exigeant, sans merci, envers les femmes occupant un poste de pouvoir », affirme la mairesse de Montréal, Valérie Plante, lors d'une entrevue éditoriale avec La Presse.

Il faut que je remplisse presque toutes les cases, sinon ça déstabilise les gens.

Valérie Plante

Elle raconte par ailleurs avoir fait l’objet de commentaires misogynes « d’une grande violence » lorsque la Ville a pris position contre le projet de loi 21 sur les signes religieux. « J’aime toujours rappeler que bien que ce soit difficile, ce n’est pas moi que ça touche au final, dit-elle. Je ne suis pas une femme voilée ou juive. Ce n’est pas moi qu’on cible. C’était dur, mais au final, il y a un certain détachement. On s’attaque à moi, comme personnalité publique, avec des commentaires misogynes d’une grande violence, mais au final, quand je reviens chez nous, dans ma vie quotidienne, ça ne m’affecte pas personnellement. C’est sûr que pour les enfants, c’est plus difficile, quand il faut augmenter la sécurité, quand la police me suit dans des événements, c’est inquiétant. »

Une « malédiction » à briser

Devant ses constats, Valérie Plante souhaite l’arrivée d’un plus grand nombre de femmes dans les hautes sphères du pouvoir. Elle croit à un changement de paradigme, à des attentes plus « réalistes » envers les femmes.

À deux ans des prochaines élections municipales, la première femme « mairesse de Montréal » raconte qu’elle a l’intention de tout mettre en œuvre pour être réélue. Elle est consciente des politiciennes qui, dans le passé, n’ont pas réussi à obtenir un deuxième mandat. Il y a eu Pauline Marois, Kim Campbell, pour ne nommer que celles-là. Une sorte de malédiction.

C’est clair que j’ai l’impression de le devoir aux femmes et à la population.

Valérie Plante

« C’est certain que je veux être réélue pour briser cette malédiction de ne pas obtenir un deuxième mandat, c’est évident, dit-elle. Mais, en même temps, je sais ce qui joue parfois en défaveur des femmes, à cause, notamment, de l’idée de perfection très ancrée dans la population.

« Je n’ai pas été élue pour mon ego, je n’ai pas été élue parce que je voulais que ce soit Valérie Plante la mairesse. J’ai été élue parce que c’est moi et mon administration qui sommes capables d’amener Montréal dans la modernité. »

Déterminée à se battre parce qu’elle considère que son administration a « absolument sa place dans l’histoire de Montréal », elle entend aussi mettre de l’avant la transition écologique. « Je suis en train de jeter les jalons, on le voit avec le Grand Parc de l’Ouest, avec nos objectifs pour les émissions de gaz à effet de serre. »

« Je ne peux pas créer plus de routes »

La mobilité durable a le vent dans les voiles depuis l’élection de Valérie Plante et de son parti, Projet Montréal, à la mairie de Montréal.

Bruno Bisson Bruno Bisson
La Presse

Deux grands projets de transports collectifs sont déjà en construction, des centaines de bus additionnels arriveront bientôt à la rescousse du réseau de surface de la Société de transport de Montréal, un Réseau express vélo transformera six grandes artères en autoroutes pour bicyclettes d’ici 2021, et le projet d’une nouvelle ligne rose du métro semble aujourd’hui moins chimérique qu’il ne l’était encore récemment. Tout cela en deux ans.

Pendant ce temps, dans les rues congestionnées de la ville, l’automobiliste moyen perd environ 145 heures (soit plus de six jours complets) de sa vie, chaque année, dans les bouchons de circulation causés par des chantiers ou par les débordements des heures de pointe, selon la dernière compilation d’INRIX, firme internationale spécialisée dans la collecte de données de circulation. Et aucun vent favorable n’indique aujourd’hui que la situation va changer, à court, moyen ou long terme.

Dans le bilan de mi-mandat de son administration en matière de transports, la « mairesse de la mobilité » se défend bien d’être indifférente au sort des automobilistes montréalais réduits à rouler au ralenti d’un embouteillage à une rue défoncée, en passant par un déroutant détour parmi des grues qui empiètent sur la voie devant un chantier immobilier ou une rangée de cônes sans travailleurs, laissée là pour des raisons obscures à bloquer toute une rue.

« J’ai fait plus de voiture à Montréal depuis que je suis mairesse que dans toute ma vie ici avant cela – et ça fait 25 ans que je suis à Montréal », affirme-t-elle en entrevue à La Presse.

Avant, je n’avais pas de voiture. Alors, la réalité des automobilistes, je ne sais pas si je devrais le dire comme ça, mais je passe beaucoup de temps en voiture, et je la comprends, leur frustration. Des fois… Même moi ! [Elle fait semblant de serrer le volant en criant d’exaspération.]

Valérie Plante

« Mais c’est faux de dire qu’on ne s’occupe pas d’eux. Pour nous, la mobilité, ça touche l’ensemble des moyens de déplacement. Ceci étant dit, on est dans un contexte où on ne peut plus nier les changements climatiques. On ne peut plus nier que le nombre de voitures augmente plus rapidement que la population. On ne peut pas nier non plus qu’en période de pointe, le nombre moyen de passagers par véhicule est de 1,2, ce qui fait que pour transporter six personnes, ça prend cinq voitures. C’est ça, la réalité. »

Planètes alignées

Et c’est cette réalité que Projet Montréal, sa formation politique, a toujours eu l’ambition de changer. En entrevue, Mme Plante affirme que l’adhésion à de nouveaux modes et modèles de mobilité, plus durable, n’est que « la meilleure façon de commencer à parler de transition écologique, parce que c’est dans le transport, responsable de 43 % de nos émissions de gaz à effet de serre, qu’il y a le plus de travail à faire pour lutter contre les changements climatiques ».

Dès les premiers mois de son mandat, l’administration Plante a bénéficié d’un alignement des planètes parfait en obtenant le lancement des travaux du Service rapide par bus (SRB) du boulevard Pie-IX, dans l’est de Montréal, après huit ans d’attente ; une première pelletée de terre pour la construction du Réseau express métropolitain (REM), métro léger de 67 kilomètres financé par la Caisse de dépôt et placement du Québec ; et l’engagement des gouvernements du Québec et du Canada à financer le prolongement de la ligne bleue du métro de cinq stations, jusque dans l’arrondissement d’Anjou.

En plus de l’aboutissement concret de ces trois projets, déjà engagés avant les élections de 2017, la mairesse a obtenu de Québec la permission d’acquérir 300 nouveaux autobus pour bonifier les services du réseau de surface de la Société de transport de Montréal. Elle réalisait du même coup un premier engagement de sa campagne électorale, deux mois à peine après son élection.

De plus, malgré le refus net du gouvernement Legault de considérer son projet phare de ligne rose du métro, la mairesse a obtenu que l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) en examine à tout le moins la pertinence. Et au cours de la récente campagne électorale fédérale, la promesse libérale de créer un fonds permanent de développement des réseaux de transport collectif pourrait devenir le véhicule parfait pour la financer.

« Je ne suis pas une magicienne »

Pour l’administration Plante, la cause première de la congestion dans les rues de la ville, c’est qu’il y a tout simplement trop d’automobiles en circulation, trop de déplacements pendulaires, ou en solo.

La mise en service du REM, à partir de 2021, prédit-elle, devrait « changer beaucoup de choses » dans la circulation et les habitudes de déplacement à Montréal. Par la suite, la mise en service du SRB Pie-IX, prévue en 2022, celle des nouvelles stations de la ligne bleue en 2026 et d’autres projets, comme le tramway de l’Est ou la ligne rose, « vont énormément contribuer à encourager les gens qui se déplacent en voiture – et qui n’ont peut-être pas besoin de le faire – à embarquer dans le transport collectif ».

Je ne vais pas nier la réalité des gens qui sont pris dans le trafic, absolument pas. Mais je ne suis pas une magicienne, je ne peux pas créer plus de routes.

Valérie Plante

« Plus il y aura de gens qui prennent un vélo, le matin, pour faire le premier ou le dernier demi-kilomètre [entre leur domicile et leur lieu de travail], ce sera toujours des voitures de moins sur la route.

« Et quand je dis qu’on trouve des solutions pour enlever des camions ou des autos de la circulation, c’est pour que les gens qui n’ont pas le choix de circuler en voiture puissent le faire. C’est important, ça ! »

En rafale

Des trottinettes électriques au REM, en passant par la gestion des locaux commerciaux vacants et le projet de « règlement pour une métropole mixte », voici, en rafale, d’autres sujets abordés en entrevue éditoriale. 

Mi-figue, mi-raisin au sujet des trottinettes

L’expérience des trottinettes électriques à Montréal est « moins pire que je le pensais, mais pas à la hauteur de mes attentes », dit la mairesse, alors que s’achève la première saison du projet-pilote de Québec autorisant la circulation de ces petits engins motorisés en libre-service dans les rues de la ville. Montréal a imposé des règles strictes aux entreprises Lime et Bird pour éviter que les trottinettes soient abandonnées au hasard sur la voie publique par les utilisateurs. « Pour avoir voyagé dans beaucoup de villes et en avoir parlé aux maires de plusieurs municipalités, c’est moins pire ici que ce qui s’est passé ailleurs. Est-ce que je suis satisfaite pour autant ? Non. » — Bruno Bisson, La Presse

Le « rouleau compresseur » du REM

La mairesse admet avoir des « sentiments mitigés » quant à l’allure que prennent les structures surélevées du futur Réseau express métropolitain (REM), comme le pont ferroviaire au-dessus du canal de Lachine, par exemple. « On travaille très, très bien avec la Caisse de dépôt, mais c’est en mode rouleau compresseur. Je pense que les gens ont envie de voir qu’un grand projet de cette envergure peut se réaliser dans les temps et les budgets, sans que ça prenne 30 ans », comme le prolongement de la ligne bleue du métro jusqu’à Anjou. — Bruno Bisson, La Presse

Réduire l’écart de taxes pour les commerçants

Une consultation publique se tiendra en janvier sur la gestion des locaux commerciaux vacants, mais, en attendant, l’administration Plante souhaite « continuer à réduire l’écart de taxation entre le commercial et le résidentiel » dans le prochain budget, comme elle l’a fait l’an dernier en accordant divers répits aux commerçants. La consultation publique permettra d’étudier toutes sortes de possibilités pour éviter les façades placardées et les terrains abandonnés. « On regarde d’autres modèles à travers le monde, c’est pour ça qu’on consulte », dit Valérie Plante. « Est-ce qu’on devrait, par exemple, avoir une taxe d’inoccupation ? En ce moment, un propriétaire qui laisse dépérir son bâtiment paie moins de taxes… C’est une aberration. » — Judith Lachapelle, La Presse

L’avenir du règlement 20-20-20

Le projet de « règlement pour une métropole mixte » prévoit d’obliger les promoteurs immobiliers à inclure 20 % de logements sociaux, 20 % de logements abordables et 20 % de logements familiaux dans les nouvelles constructions. « Je sais que le milieu immobilier n’est pas content avec notre projet », dit Mme Plante. Elle mentionne néanmoins éprouver un « certain malaise » devant l’intention des promoteurs de refiler l’augmentation prévue de 2 % du prix de vente aux futurs acheteurs. « L’an dernier, le coût des maisons a augmenté de 15 %. Cette augmentation, ce sont les propriétaires qui l’ont mise dans leurs poches », note-t-elle. « Si on peut [...] bonifier [le règlement], on le fera. Mais le principe, lui, j’y tiens beaucoup. » — Judith Lachapelle, La Presse

Expos : la balle dans le camp des promoteurs

Avec les projets de stade de baseball dans le secteur Bridge-Wellington, est-on plus près aujourd’hui d’un éventuel retour des Expos à Montréal ? Il faudrait poser la question au groupe financier de Stephen Bronfman et Mitch Garber, répond la mairesse. « J’ai toujours défendu la position que la Ville de Montréal n’est pas, et ne sera pas, le promoteur du baseball. » Même si elle dit voir « d’un bon œil » le retour d’une équipe à Montréal, Valérie Plante répète qu’elle s’attend « à ce que les promoteurs arrivent avec un montage financier qui se tient ». « En tant que gestionnaire des fonds publics, j’ai toujours dit qu’il n’était pas question qu’on investisse de l’argent des Montréalais dans la construction d’un stade. » L’Office de consultation publique procède en ce moment à l’analyse des interventions et mémoires déposés durant les séances cet automne. — Judith Lachapelle, La Presse