(Québec) À entendre la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes au cabinet de la Sécurité publique. À l’émission Tout le monde en parle, il y a deux semaines, la ministre niait sans hésitation les informations sur ses rapports difficiles avec ses employés politiques. Deux ont été remerciés l’été dernier, une autre avait quitté son emploi en avril, tous étaient des vétérans issus de cabinets péquistes. Un problème de « compétence », avait dit publiquement Mme Guilbault.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

L’émission dominicale joue souvent à la marge, entre l’information et la variété, la frontière est difficile à tracer. Quand l’animateur tend son micro à la politicienne, celle-ci n’a qu’à nier les informations qui ne font pas son affaire, et on passe à un autre appel, ici à un autre invité.

PHOTO FOURNIE PAR ICI RADIO-CANADA TÉLÉ

La vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique du Québec, Geneviève Guilbault, était l’une des invités de l’émission de Tout le monde en parle à Radio-Canada, le 6 octobre dernier.

Or, La Presse a mis la main sur un courriel transmis par une avocate à son ex-patronne, Mme Guilbault. Me Jacqueline Aubé avait quitté la Sécurité publique, elle travaillait depuis deux semaines au cabinet de la ministre déléguée à l’Économie, Marie-Eve Proulx. Clairement écrite sous le coup de la colère, la missive jette une lumière crue sur les rapports qu’entretenait Mme Guilbault avec le personnel. Jointe hier, Me Aubé s’est limitée à préciser qu’il s’agissait d’un message personnel, qui n’était pas destiné à se retrouver sur la place publique.

Le problème c’est que tu persistes à faire de ton cabinet un endroit dysfonctionnel, en rejetant ceux qui ont le plus d’expérience, les “criss”
de péquistes évidemment (comme ton patron par ailleurs) plutôt que d’avoir l’intelligence de profiter de leurs connaissances.

Me Jacqueline Aubé

À la télé, Mme Guilbault s’était contentée de nier avoir eu des propos désobligeants envers son personnel ; or, comme Me Aubé, d’autres personnes qui ont travaillé avec la ministre indiquaient qu’elle jurait fréquemment, et souvent en direction des adversaires politiques. À une occasion, le chef de cabinet Alain Lavigne lui avait aussi rappelé que son patron, François Legault, était aussi issu du Parti québécois.

Avant d’être embauchée à la Sécurité publique lors de la formation du gouvernement Legault, en octobre 2018, Mme Aubé avait déjà un long parcours en politique. Elle avait été au cabinet de la Justice avec Paul Bégin sous Jacques Parizeau et Lucien Bouchard. Bernard Landry l’a prise dans son équipe quand il est devenu premier ministre. Après un passage à Investissement Québec, elle a repris du service, avec Stéphane Bergeron, responsable de la Sécurité publique sous Pauline Marois.

« J’ai travaillé avec plusieurs ministres dont un premier ministre et jamais je n’ai vu un caractère aussi désagréable, un manque de jugement aussi profond et un manque de respect aussi prononcés que les tiens », poursuit Me Aubé dans son message. Quand La Presse avait révélé l’existence du courriel, l’attaché de presse de Mme Guilbault, Jean-François Del Torchio, avait tenté de discréditer son ancienne collègue en soutenant qu’il avait été transmis bien après minuit à la ministre. Or, c’est faux. Le courriel a été envoyé en soirée. « La ministre ne sera pas disponible pour commenter », a soutenu hier M. Del Torchio. « Tout a été dit là-dessus, c’est du passé », insiste-t-il.

Me Aubé avait mis en « copie conforme » l’avocate Claude Laflamme, chef de cabinet adjoint chez François Legault. À plusieurs occasions, elle soulignait le bon jugement de François Legault. Mais ce n’était pas suffisant. Le bureau du premier ministre l’a fait congédier de son poste de conseillère au cabinet Proulx, dès le lendemain, le 26 avril. Elle a reçu une lettre bien générale pour confirmer la révocation de son contrat trois jours plus tard.

Le long courriel est un réquisitoire bien senti à l’endroit de Mme Guilbault. Communicatrice sans pareille, la jeune ministre, en privé, ne cachait pas son aversion pour les syndicats, les environnementalistes et même les Montréalais, avaient confirmé plusieurs sources à La Presse.

« Méchante gaffe »

« Méchante gaffe que tu as faite avec les pouvoirs des policiers », poursuit le courriel, un rappel d’un rare faux pas public de la ministre. Elle avait soutenu que les policiers pourraient faire appliquer l’interdiction du port du voile pour les enseignantes. « Bravo à ton PM [premier ministre] de t’avoir [remise] à ta place. Cela devrait te mettre en perspective ta non-expérience politique », ajoute-t-elle. La juriste trouve incroyable que toute ministre de la Sécurité publique soit-elle, Mme Guilbault ne sache pas que les policiers n’interviennent que devant des gestes « criminels ou pénaux ».

Les avocats de ton bureau pourraient t’expliquer bien des choses
pour t’éviter ce genre de gaffe qui arrive dans le pire dossier
et au pire moment ! Bravo à toi qui sais tout !

Me Jacqueline Aubé

« Tu aurais dû faire tes devoirs et lire le Q&A [questions/réponses] préparé par ton collègue Jolin-Barrette (bien meilleur que toi par ailleurs) qui répondait aux questions policières. Ton premier ministre l’avait lu, lui !!! » écrit l’ex-employée. Mme Guilbault avait repoussé du revers de la main le document de son collègue.

Les prestations publiques parfaites de Mme Guilbault cachent une personnalité plus vulnérable, confient d’autres sources. Elle pense davantage en termes de message, de « lignes de presse », qu’elle absorbe avec une facilité stupéfiante, que de contenu. L’idée d’un « livre vert » pour mettre en lumière ce qui cloche dans les corps policiers au Québec lui aurait été clairement soufflée par le cabinet de François Legault.

Ironiquement, la ministre Guilbault avait aussi écrit des courriels incendiaires, et embarrassants, quand elle était porte-parole du Bureau du coroner. Éloise Dupuis, témoin de Jéhovah de Lévis, était morte au moment de son accouchement ; elle avait refusé une transfusion sanguine. Or, la Charte canadienne des droits assure que ces décisions, dictées par les convictions religieuses, doivent être respectées. Mme Guilbault avait pesté dans un courriel rendu public par une demande d’accès à l’information. « J’en reviens pas qu’on se mêle de ça, c’est pourtant une simple – quoiqu’excessivement choquante – manifestation des dérives de nos sacro-saintes chartes, qui placent les libertés individuelles devant le bien-être collectif. » Appelée à commenter, elle avait minimisé ces courriels transmis à des collègues, « pris hors contexte ».

Peut-être Mme Guilbault aura-t-elle un peu d’empathie quand elle relira la prédiction de son ex-conseillère juridique Jacqueline Aubé. « Pauvre toi, jamais tu ne pourras être première ministre ! »