(OTTAWA) Quels seront leurs plans d’attaque ? Comment affûtent-ils leurs couteaux ? Que surveillent-ils dans leurs angles morts ? Voici les réponses des stratèges qui tireront les ficelles cet automne, alors que le Canada connaîtra les 43es élections générales de son histoire.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

PARTI LIBÉRAL DU CANADA 

En campagne avec Sophie Grégoire pour arracher un deuxième mandat

Conscients de l’importance du Québec dans leur quête pour obtenir un deuxième mandat majoritaire, les stratèges libéraux comptent utiliser tous les atouts à leur disposition pour arracher des sièges aux autres partis dans la province. Ainsi, Sophie Grégoire, la femme de Justin Trudeau, passera le plus clair de la campagne à sillonner le Québec, a appris La Presse.

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Sophie Grégoire et le premier ministre Justin Trudeau

Les libéraux, qui détiennent 40 des 78 sièges que compte le Québec à la Chambre des communes, ont aussi l’intention d’organiser une tournée auxiliaire des ministres québécois, notamment lorsque Justin Trudeau sera dans les autres provinces.

Les François-Philippe Champagne, (Infrastructure et Collectivités), Mélanie Joly (Tourisme), Pablo Rodriguez (Patrimoine), Marc Garneau (Transports), Jean-Yves Duclos (Famille, Enfants et Développement social), Marie-Claude Bibeau (Agriculture et Agroalimentaire) et Diane Lebouthillier (Revenu national) seront appelés à tour de rôle à prêter main-forte aux candidats libéraux dans les régions. Il est aussi prévu que deux ministres bilingues de l’Ontario, soit la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et le ministre des Finances, Bill Morneau, effectuent une incursion au Québec durant la bataille. Ces deux ministres ont une bonne cote au Québec. 

Les libéraux ne cachent pas qu’ils tablent sur des gains au Québec aux dépens du NPD le 21 octobre afin de compenser les pertes de sièges attendues dans les provinces atlantiques et dans l’Ouest.

Nous allons utiliser tous les atouts à notre disposition. Sophie Grégoire, c’est certain qu’elle est très populaire auprès de nombreux électeurs, en particulier les jeunes électeurs. Elle va beaucoup faire campagne au Québec.

Une source libérale qui a requis l’anonymat

La recette gagnante de 2015

Les jeunes seront d’ailleurs au cœur des efforts libéraux, qui, à bien des égards, chercheront à reproduire la recette gagnante de 2015. « On veut avoir encore une fois ce message positif, rassembleur, qui s’adresse beaucoup aux jeunes. La dernière fois, les jeunes ont voté massivement pour Justin Trudeau ; on veut refaire ça », résume celui qui copréside une fois encore cette année la campagne au Québec, Pablo Rodriguez.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien

« Notre message sur l’environnement, les changements climatiques, c’est quelque chose que les jeunes comprennent très bien », lance-t-il, vantant le bilan des libéraux. Et cet oléoduc acheté par le gouvernement ? « Je pense qu’en l’expliquant comme il faut, ça amène une autre dimension », plaide-t-il.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Katie Telford et Gerald Butts, derrière le premier ministre Justin Trudeau

Quelques-uns des ingrédients de 2015 seront par ailleurs réunis. La chef de cabinet du premier ministre, Katie Telford, sera de retour. « Elle aura un rôle important », a dit une source libérale à La Presse. Même chose pour Gerald Butts, le bras droit de Justin Trudeau qui a été emporté par l’affaire SNC-Lavalin. « C’est une excellente chose, parce que c’est un homme qui est absolument brillant », insiste Pablo Rodriguez.

[Gerald Butts] va être très influent auprès de l’équipe, auprès du chef du parti. Il a une vision, ce gars-là. Il est capable d’anticiper des choses.

Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien et coprésident de la campagne libérale au Québec

M. Rodriguez estime que le retour de Gerald Butts ne sera pas une arme à double tranchant, même si son nom est associé à la saga SNC-Lavalin, que les conservateurs ont promis de remettre sur le tapis.

D’ailleurs, l’éthique « ne devrait pas être » un enjeu de campagne, car « les Canadiens ont tourné la page », clame le ministre. « Les conservateurs le politisent au boutte ! s’exclame-t-il. Les conservateurs n’ont pas cette connexion avec les Canadiens que Justin Trudeau peut avoir, alors ils vont essayer de nuire à son image. »

Récemment, les libéraux ont fait le coup, eux, à Andrew Scheer en déterrant une vidéo où il explique son opposition au mariage entre personnes du même sexe. Depuis des mois, députés et ministres libéraux allèguent qu’il rouvrira le débat sur l’avortement. Officiellement, la campagne libérale qui se fera sous le slogan « Choisir d’avancer », on dit la vouloir positive. « On ne souhaite pas des campagnes négatives. Moi, je ne dis pas du tout qu’Andrew Scheer va rouvrir le débat sur l’avortement. Mais vous avez un chef qui est entouré de députés qui veulent le faire. Il y a un risque », martèle Pablo Rodriguez.

Les derniers sondages placent les libéraux et les conservateurs au coude-à-coude. « Au Québec, je dirais qu’on est un peu plus outillé qu’en 2015. On avait six députés et pas une cenne. Là, on a 40 députés et des sous. » La campagne nationale sera pilotée par Jeremy Broadhurst, libéral de longue date, et codirigée par Olivier Duchesneau.

« Ils vont se faire rentrer dedans »

Les libéraux ont un bilan « a priori enviable à mettre de l’avant », comme en témoigne la compilation du Polimètre Trudeau/PLC de l’Université Laval, lequel évalue à 92 % le nombre des 353 promesses faites en 2015 qui ont été tenues, souligne le politologue Thierry Giasson. « Ils devraient faire campagne sur l’Accord Canada–États-Unis–Mexique, la création d’emplois record et sur la façon dont ils ont pris soin des gens, en particulier des familles, à qui ils ont essentiellement consacré leur premier mandat », note-t-il. Mais ils « ont raison » de dire que la campagne sera jalonnée d’attaques, estime le professeur de l’Université Laval : « Ils vont se faire rentrer dedans ! Sur l’éthique, ils vont avoir à composer avec le rapport sur l’affaire SNC-Lavalin. Et ça, ça va être très dur à gérer pour eux, parce qu’ils ne le gèrent pas bien. M. Trudeau a reconnu qu’il y avait eu des erreurs, mais il a refusé de s’excuser. Il y a donc quelque chose qui ne marche pas là-dedans. » — Mélanie Marquis, La Presse

Gerald Butts

Ami de Justin Trudeau depuis leur rencontre sur les bancs de l’Université McGill, âgé de 48 ans, il a démissionné de son poste de secrétaire général dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin. Avant de faire le saut dans l’arène fédérale, il a notamment œuvré au sein du gouvernement de Dalton McGuinty, en Ontario.

PHOTO PATRICK DOYLE, ARCHIVES REUTERS

Gerald Butts

Katie Telford

Elle fait partie du cercle rapproché qui a convaincu Justin Trudeau de se lancer dans la course à la direction du parti. Considérée comme l’un des architectes de la victoire de 2015, celle qui est âgée de 40 ans aura été chef de cabinet du premier ministre du début à la fin. Elle a fait ses premières armes à Queen’s Park.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Katie Telford

Jeremy Broadhurst

Directeur national du Parti libéral de 2013 à 2015, il a été chef de cabinet de la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, de 2017 à 2019. Âgé de 44 ans, il a été conseiller principal de tous les chefs libéraux depuis le chef intérimaire Bill Graham.

Source : Parti libéral du Canada

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jeremy Broadhurst

PARTI CONSERVATEUR DU CANADA

Harper et Ford à distance, Rayes en évidence au Québec

Hamish Marshall et Marc-André Leclerc étaient de l’équipe de stratèges qui ont contribué à faire élire – de justesse – Andrew Scheer à la tête du parti en 2017. S’ils ont repris du service pour la campagne électorale, c’est afin de l’aider à remporter une victoire qui soit cette fois décisive. « On vise un gouvernement majoritaire », lance M. Marshall.

Des leçons ont été tirées de la campagne de 2015, où les conservateurs ont perdu leur majorité. Et parce qu’on n’est plus en 2015, l’ancien premier ministre Stephen Harper ne sera pas dans les parages. « Les gens, ce qu’ils veulent voir, c’est Andrew Scheer », argue M. Leclerc – cela n’a toutefois pas empêché le PCC de diffuser cette semaine une vidéo dans laquelle l’ex-premier ministre fait un appel aux dons. Le dirigeant ontarien Doug Ford, dont la cote de popularité a chuté au fur et à mesure qu’il annonçait des compressions budgétaires, restera aussi à la maison. « Il ne s’impliquera pas dans la campagne. C’est sa décision », soutient M. Marshall.

PHOTO MICHAEL BELL, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Andrew Scheer, chef du Parti conservateur

La présence des deux ténors conservateurs aurait pu donner des munitions aux libéraux. « C’est fascinant que Trudeau veuille parler de Harper, de Ford, mais pas de Scheer », note Hamish Marshall. Il faut dire que lui aussi est dans le collimateur libéral en raison de ses liens avec le site web de droite The Rebel, mis au ban par des politiciens (dont Andrew Scheer) pour sa couverture complaisante envers les suprémacistes blancs de Charlottesville. « J’ai fourni des services techniques ; je n’ai jamais été impliqué dans le contenu ou le volet éditorial. Si les ministres libéraux veulent consacrer leur temps à s’en prendre à moi sur Twitter, qu’ils le fassent », lâche-t-il.

Au Québec, le lieutenant politique d’Andrew Scheer, le député de Richmond–Arthabaska Alain Rayes, entend porter le message du Parti conservateur aux quatre coins de la province durant la campagne. M. Rayes, qui a déjà fait une tournée du Québec à trois reprises depuis qu’il occupe les fonctions de lieutenant du chef conservateur, sillonnera à nouveau la province dès le début de la bataille électorale afin d’aider les nombreux candidats vedettes qu’il a recrutés dans plusieurs circonscriptions.

À nos yeux, toutes les circonscriptions sont prenables au Québec. Nous avons pris les moyens pour être compétitifs partout au Québec.

Alain Rayes, député conservateur de Richmond–Arthabaska et lieutenant politique du parti au Québec

M. Rayes va aussi accompagner son chef lorsqu’il sera de passage au Québec. « Nous attendons juste le déclenchement des élections pour offrir une option de rechange crédible, un chef inspirant et une équipe de grande qualité pour l’entourer », souligne-t-il.

Le clou de l’éthique

Il sera beaucoup question de coût de la vie dans la campagne conservatrice. Le slogan dévoilé il y a quelques jours – « Plus. Pour vous. Dès maintenant. » – en témoigne. Mais les conservateurs ne se priveront pas de taper sur le clou de l’éthique. Les éléments du « Rapport Trudeau II », dans lequel le premier ministre essuie un sévère blâme du commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique pour sa gestion de l’affaire SNC-Lavalin, « vont occuper une place significative », préviennent les stratèges.

Nous n’allons pas hésiter à mettre en relief les échecs de Justin Trudeau et la façon dont il n’a pas été celui qu’il clamait être [not as advertised] auprès des Canadiens.

Hamish Marshall

Est-ce à dire que les conservateurs vont donner raison au premier ministre, lequel prévient depuis belle lurette que la campagne sera négative ? « Les gens disent qu’ils aiment les campagnes positives, mais ils veulent voir des affrontements et ils attendent les débats pour ça. D’un côté, on dit aux politiciens d’être positifs, mais de l’autre, on s’attend à des débats, et faire des débats, ce n’est pas pour être gentil et se faire des compliments », suggère Marc-André Leclerc.

Moins cher pour suivre Scheer

Si les campagnes coûtent une petite fortune aux partis, c’est aussi vrai pour les médias. Les conservateurs ont revu à la baisse le coût des laissez-passer, car « ça ne coûte rien de plus s’il y a une personne de plus dans l’avion », soutient Hamish Marshall – un argument qui, fait-on remarquer, était tout aussi valable avant. « Oui, mais avant, on utilisait ça comme manière de se faire de l’argent sur le dos des médias », dit-il. La note conservatrice sera donc en tout de 11 500 $ pour cinq semaines. En 2015, une seule semaine dans la caravane de Stephen Harper coûtait 12 500 $. Au Parti libéral, on demandera 27 000 $ pour la tournée, et pour suivre la caravane du NPD, un total de 45 000 $. — Mélanie Marquis, La Presse

Hamish Marshall

Natif de Vancouver, âgé de 41 ans, titulaire d’une maîtrise en administration des affaires (MBA) de l’Université d’Oxford, en Angleterre, il entame sa troisième campagne nationale pour les conservateurs à titre de stratège après celles de 2006 et de 2008.

PHOTO FOURNIE PAR HAMISH MARSHALL

Hamish Marshall

Marc-André Leclerc

Né à Roberval, au Lac-Saint-Jean, âgé de 36 ans, il milite au parti depuis juillet 2007, alors qu’il a contribué à la victoire de Denis Lebel lors d’une élection partielle. Il est le chef de cabinet d’Andrew Scheer depuis septembre 2018.

PHOTO TIRÉE DE TWITTER

Marc-André Leclerc

NOUVEAU PARTI DÉMOCRATIQUE

« Les gens sont attirés vers Singh »

« Il va aimer ça », prédit Jennifer Howard en parlant du chef Jagmeet Singh et de la campagne qui se pointe à l’horizon. « Il adore parler aux gens, et les gens sont naturellement attirés vers lui », ajoute cette militante de longue date du Nouveau Parti démocratique (NPD) à qui l’on a fait appel pour diriger la campagne d’un chef novice dont l’élection à la tête du parti n’a guère fait bouger l’aiguille dans les sondages.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Le défi sera de taille : la majorité des sondeurs prédisent de sombres lendemains pour le NPD, en particulier au Québec, où la députation sortante pourrait se réduire comme peau de chagrin. Mais Jennifer Howard a vu neiger. « Le NPD part souvent comme le négligé, note-t-elle en entrevue. Et je pense que de plus en plus, les gens, surtout les plus jeunes, n’aiment pas se faire dire qu’ils doivent voter pour un parti ou un autre, libéraux ou conservateurs. »

PHOTO CHRISTOPHER KATSAROV, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

La campagne néo-démocrate s’articulera autour des thèmes de la crise climatique, des inégalités sociales et du logement abordable. On proposera une hausse d’impôt pour les super riches, et contrairement à ce que Thomas Mulcair avait promis en 2015, le NPD ne s’engagera pas à équilibrer le budget à un moment précis, indique Mme Howard.

Nous allons enregistrer des déficits et composer avec cela de façon responsable.

Jennifer Howard

On est cependant assez loin d’un scénario où les néo-démocrates prennent le pouvoir à Ottawa. Un constat qu’a semblé faire Jagmeet Singh lui-même quand il a signalé, après qu’un vieux discours d’Andrew Scheer sur le mariage gai eut fait surface, le 22 août, qu’il n’offrirait jamais son appui à un gouvernement conservateur minoritaire. Ce faisant, de l’avis de certains, il a déjà brûlé une cartouche électorale.

« Il n’y a tout simplement pas assez de points en commun », justifie Mme Howard, citant notamment l’enjeu de l’avortement. Sur ce plan, le chef du NPD est en phase avec les Québécois. En revanche, sur l’enjeu du port de signes religieux, c’est une autre histoire. Et si cet épineux dossier, qui a plombé le NPD au Québec en 2015, revenait sur le tapis en 2019 ? « Notre position est claire. Notre chef porte un turban et il se bat pour se faire élire premier ministre. Il est un modèle et un puissant symbole », tranche la stratège.

« Les jeunes se sacrent du turban ! »

Le chef adjoint du parti, Alexandre Boulerice, ne cache pas qu’au Québec, le NPD voudra marcher sur les chemins de la victoire labourés par Québec solidaire au dernier scrutin québécois. La stratégie pourrait s’avérer payante pour la formation, juge le politologue Thierry Giasson. « Ça va être un gros défi pour le NPD. Il faut faire sortir les jeunes qui ont voté pour QS. Les jeunes, ils s’en sacrent, du turban ! Sur cet enjeu, au Québec, il y a une division générationnelle importante », soutient-il en entrevue. Ce qui ne veut pas dire que le chef devrait avoir toute la place. « Il faut “franchiser” la campagne, comme on dit en marketing politique, c’est-à-dire laisser une marge de manœuvre aux organisations provinciales pour proposer des slogans, des pubs », estime le professeur titulaire au département de science politique de l’Université Laval. Car en 2015, « beaucoup d’élus qui ont perdu leurs élections étaient furieux contre le parti », qui a trop centralisé les opérations, conclut-il. — Mélanie Marquis, La Presse

Jennifer Howard

Avant de prendre le chemin d’Ottawa, où demeure la famille de sa conjointe, Tara, elle a notamment été leader parlementaire et ministre des Finances au sein du gouvernement de Greg Selinger, au Manitoba. Âgée de 48 ans, elle est mère de deux enfants de 4 et 7 ans.

PHOTO ÉTIENNE RANGER, ARCHIVES LE DROIT

Jennifer Howard

BLOC QUÉBÉCOIS

« Très réaliste » de faire élire au moins 20 députés

Le Bloc québécois veut surfer sur la popularité du gouvernement de François Legault pour courtiser l’électorat – signe que le parti compte jouer dans les mêmes platebandes que les conservateurs. 

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« Les Québécois ont choisi un gouvernement nationaliste, un gouvernement qui revendique des choses, et on a la prétention de penser que nous, on va venir en continuité avec ça », expose au téléphone le président du parti, Yves Perron, lorsqu’on lui demande si le Bloc a tiré des leçons de la dégelée du Parti québécois sur la scène provinciale.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

« On vise à ratisser vraiment large, à aller chercher le vote de tous les nationalistes, sans cacher notre orientation indépendantiste », a-t-il soutenu, plaidant au passage qu’« il y a longtemps au Québec qu’on n’a pas vu ça, un gouvernement qui se positionne ». Et pour défendre aux Communes les intérêts de l’Assemblée nationale, l’idéal serait d’atteindre – voire de surpasser – le chiffre magique de 12 permettant d’accéder au statut de parti reconnu. « En haut de 20 députés, ce serait très réaliste », juge Yves Perron.

Il se frotte les mains à l’idée que le thème de la laïcité s’invite dans la campagne.

La loi 21 [sur le port de signes religieux], aucun des grands partis pancanadiens ne veut en parler. Ils veulent attendre au 22 octobre [le lendemain du scrutin] pour appuyer des contestations judiciaires. C’est sûr que ça va faire partie de la campagne.

Yves Perron

Le parti avait déjà signalé ses intentions, en avril dernier, en achetant à Ottawa un panneau publicitaire sur lequel on pouvait lire Quebec knows what’s right for Quebec dans la foulée de l’adoption du projet de loi 21.

C’est la première fois depuis 1997 que le Bloc fait campagne sans Gilles Duceppe à sa tête. Lorsque les élections seront déclenchées, le chef Yves-François Blanchet aura huit mois d’expérience derrière la cravate. Mais il est prêt. Et il a toutes les qualités requises, juge Yves Perron : « Il est, je crois, le meilleur chef possible pour représenter les Québécois. Il est un porte-parole extraordinaire ; il a un discours clair et précis et il est capable de porter son message de façon très, très ferme, mais sans être agressant. »

Dans l’autocar du chef

Comme en 2015, les journalistes qui suivront le chef monteront à bord de son autocar, une cohabitation inhabituelle. « On va tenir compte de ça dans la façon d’aménager l’intérieur », explique France Amyot, directrice des communications de la campagne. « J’ai fait une approche en mai, juin, et j’ai bien vu que les médias allaient fonctionner avec leurs antennes régionales », spécifie-t-elle. Puisqu’« on ne peut pas compter uniquement sur les médias traditionnels », on misera beaucoup sur les réseaux sociaux. « C’est certain qu’on va pousser ça ; Yves-François est à l’aise avec ça, des petits clips vidéo qu’on peut faire nous-mêmes et publier sur les réseaux », note la stratège. On privilégiera aussi ce médium à la télévision, souligne Mme Amyot : « Nos ressources financières ne sont pas plus importantes qu’en 2015. Il y aura des choix à faire. Par exemple, est-ce qu’on va faire de la pub télé ? Non, on n’en fera pas. » — Mélanie Marquis, La Presse

Yves Perron

Enseignant en sciences humaines, âgé de 51 ans, il est à la fois président du Bloc québécois (depuis août 2018) et candidat pour la formation. Il se présente à nouveau dans la circonscription de Berthier–Maskinongé, où il était arrivé en deuxième position en 2015.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Yves Perron (à droite)

France Amyot

Âgée de 62 ans, la nièce de l’ancien premier ministre René Lévesque en est à sa 12e campagne électorale (six au provincial, six au fédéral). Elle assure qu’elle ne se rendra pas à 13. « Je fais une Dominique Michel de moi-même : c’est ma dernière », rigole-t-elle.

PHOTO GRAHAM HUGHES, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

France Amyot

PARTI VERT

Objectif : de 5 à 12 sièges

Le Parti vert a causé un certain étonnement cet été dans la bulle d’Ottawa en confiant à Warren Kinsella, l’impitoyable ex-stratège libéral qui s’est proclamé « prince des ténèbres », le mandat de mettre sur pied son « war room » – cellule de recherche où l’on déterre des informations pouvant nuire aux adversaires, et que l’on appelle « unité d’intervention rapide » chez les verts, précise Jonathan Dickie, directeur de campagne.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Et si la formation d’Elizabeth May a fait appel à l’artillerie lourde, c’est parce que ses récentes percées et ses résultats encourageants dans les sondages en font désormais une cible, expose le stratège âgé de 40 ans.

On a remarqué que le NPD et le PLC consacraient un peu plus de temps à nous attaquer, parce qu’on leur gruge des appuis. Et on a pris conscience qu’on n’avait pas cette expertise au sein du parti.

 Jonathan Dickie

Il jure que les verts n’ont pas l’intention de lancer les hostilités, mais bien de « mieux se préparer à se défendre vite » si les adversaires décident de passer à l’offensive. « Elizabeth May veut que l’équipe riposte aux attaques, pas qu’elle passe à l’attaque », confirme dans un courriel Warren Kinsella, qui a cédé les clés de l’unité à un employé de sa firme de consultation torontoise.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Elizabeth May, chef du parti du Parti vert

Mais ce qui est clair, c’est qu’à l’aune des succès remportés dans certaines provinces et sur la scène fédérale avec la victoire du député Paul Manly dans une élection partielle en Colombie-Britannique, les verts d’Elizabeth May ont des visées expansionnistes. « Nous ne nous attendons pas à une vague majeure, nuance cependant Jonathan Dickie. Nous pensons que nous pouvons l’emporter dans 5 à 12 circonscriptions. Nous demeurons un très petit parti, et nos ressources sont très limitées, alors il faut être très stratégique sur la façon de déployer ces ressources. »

Jonathan Dickie

Marié et père d’un garçon de 5 ans, il a été directeur de campagne de la première députée verte élue à la Chambre des communes, en 2011 – une certaine Elizabeth May. Il œuvre au sein du parti depuis plus d’une décennie.

PHOTO FOURNIE PAR SKY LOSIER

Jonathan Dickie

Warren Kinsella

Auteur et chroniqueur politique, il a été conseiller de l’ancien premier ministre Jean Chrétien et a travaillé comme stratège au sein de plusieurs campagnes libérales fédérales et ontariennes. Il est connu pour ses critiques acerbes de Justin Trudeau.

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Warren Kinsella

Précision: une version précédente de ce texte attribuait la citation «On a remarqué que le NPD et le PLC consacraient un peu plus de temps [...] cette expertise au sein du parti.» à Warren Kinsella. Or ces propos ont été tenus par Jonathan Dickie. Nos excuses.

PARTI POPULAIRE DU CANADA

Bataille contre la « rectitude politique »

La campagne n’est pas lancée que déjà, le Parti populaire du Canada estime que son chef devra se battre contre la censure et la rectitude politique. Celle qui s’est manifestée par le retrait de panneaux d’affichage sur l’« immigration de masse » et par l’exclusion – préliminaire – de Maxime Bernier des deux grands débats nationaux.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« On veut nous empêcher d’avoir des plateformes où on peut exprimer nos positions en nous disant qu’elles n’ont pas droit de cité », regrette le collaborateur principal du chef, Martin Masse, en parlant des débats, précisant que si le chef en est exclu, on trouvera une façon de montrer que « l’establishment » a tenté d’ostraciser le Parti populaire, que ce soit en tenant simultanément un événement ou en diffusant une vidéo.

L’immigration fait partie des thèmes du parti qui retiennent le plus d’attention, comme en témoigne l’achat récent, par un groupe d’intérêt, de panneaux invitant à voter « NON à l’immigration de masse ». Leur disparition, décidée par l’entreprise d’affichage, donne raison aux « gauchistes » qui jugent l’expression raciste ou xénophobe, peste le stratège.

En 2015, alors candidat conservateur, Maxime Bernier n’avait qu’à se concentrer sur sa réélection en Beauce. Son équipe avait produit un « jingle » devenu un ver d’oreille. Encore une fois, il avait été élu avec une écrasante majorité. Maintenant chef de parti, « il va passer deux ou trois jours dans sa circonscription de Beauce, et le reste de la semaine ailleurs, dans différentes régions du pays », indique M. Masse. Faute de moyens, le parti n’aura ni autocar ni avion.

Martin Masse

Celui qui est considéré comme l’éminence grise de Maxime Bernier a été souverainiste jusqu’en 1994. Âgé de 54 ans, longtemps lié à l’Institut économique de Montréal, il s’était présenté en 1996 pour le Parti réformiste sur l’île de Montréal. Il avait récolté 1,1 % des voix.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Martin Masse (à gauche) en compagnie de Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada