(OTTAWA) Le gouvernement Ford multiplie les perches en direction d’Ottawa afin de conclure une entente relativement au financement de l’Université de l’Ontario français (UOF) – devenue le symbole des compressions dans les services en français imposées par la province l’automne dernier – avant le déclenchement des élections fédérales. Le but est de régler un dossier qui pourrait être une véritable épine dans le pied des conservateurs d’Andrew Scheer durant la campagne.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Depuis quelques jours, Queen’s Park et Ottawa multiplient les échanges afin de conclure un accord qui permettrait de financer durant les huit premières années les coûts de l’UOF, évalués à 120 millions de dollars, a appris La Presse.

En coulisses, on confirme que le gouvernement de Doug Ford souhaite régler ce dossier avant que le premier ministre Justin Trudeau ne déclenche les élections. M. Ford est devenu fort impopulaire après seulement un an de pouvoir à cause des compressions budgétaires qu’il a décrétées. À l’approche des élections, les stratèges libéraux tentent de l’associer au chef conservateur Andrew Scheer, d’autant plus que l’Ontario compte 121 des 338 sièges à la Chambre des communes.

De passage à Montréal la semaine dernière, où elle a pris la parole devant quelque 250 militants conservateurs réunis au Club St-James, la ministre des Transports et des Affaires francophones de l’Ontario, Caroline Mulroney, a laissé entendre que ce dossier était sur le point d’être réglé.

Le directeur des Affaires francophones au bureau de Mme Mulroney, Matthew Conway, a indiqué à La Presse hier que l’objectif de la ministre était de conclure une entente avant le déclenchement des élections.

Les fonctionnaires sont en train de négocier une entente. Nous espérons pouvoir conclure une entente avant le déclenchement des élections. Jusqu’ici, les pourparlers vont bien.

Matthew Conway, directeur des Affaires francophones au bureau de la ministre Caroline Mulroney

Partage des coûts

Selon nos informations, l’entente sur laquelle les deux capitales planchent verrait le gouvernement fédéral financer les coûts de démarrage de l’UOF durant les quatre premières années, tandis que le gouvernement de l’Ontario payerait la facture durant les quatre années suivantes.

Sur une période de huit ans, les coûts de ce nouvel établissement postsecondaire, réclamé depuis des décennies par les Franco-Ontariens, seraient donc partagés à parts égales. Mais Ottawa avancerait la totalité des fonds au début de l’entente, comme cela a déjà été fait dans d’autres dossiers touchant les services aux minorités de langues officielles dans le passé. La contribution du gouvernement de l’Ontario débuterait en 2023-2024, au moment où la province prévoit avoir rétabli l’équilibre budgétaire.

Au bureau de la ministre Mélanie Joly, on se dit prêt à régler ce dossier une fois pour toutes. « Depuis le début, la ministre Joly dénonce les coupures du gouvernement Ford dans les services aux Franco-Ontariens, particulièrement l’abolition du projet de l’Université de l’Ontario français, ce qu’Andrew Scheer n’a toujours pas fait. On a eu de bonnes discussions cet été, après huit mois de silence de la part du gouvernement Ford. On est toujours loin d’une proposition concrète et chiffrée de la part de la province. Il y a beaucoup de bonne volonté. On appuie le projet et on veut le faire avancer, mais on va faire nos devoirs et on ne se fera pas bousculer par des interventions à minuit moins une », a indiqué l’attaché de presse de Mme Joly, Jeremy Ghio.

Une chose est claire, nous sommes à la table de négociation depuis le tout début, nous sommes avec les Franco-Ontariens et nous continuerons de défendre leurs droits linguistiques.

Jeremy Ghio, attaché de presse de la ministre Mélanie Joly

Levée de boucliers

En novembre dernier, le gouvernement Ford a causé une commotion en décidant de mettre la hache dans le financement de l’UOF, alors qu’elle devait ouvrir ses portes en 2020, et d’abolir le Commissariat aux services en français, mis sur pied en 2007, en raison de la situation budgétaire difficile en Ontario.

PHOTO LARS HAGBERG, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La décision du gouvernement Ford de mettre la hache dans le financement de l’Université de l’Ontario français et d’abolir le Commissariat aux services en français a mené à de nombreuses manifestations de la population franco-ontarienne. Sur la photo, des manifestants sont rassemblés à Ottawa, le 1er décembre dernier.

Cette décision a donné lieu à une forte mobilisation des Franco-Ontariens et a entraîné la démission du caucus conservateur de la seule députée francophone, Amanda Simard. La mesure a été vivement dénoncée par le gouvernement Trudeau et au Québec.

Ces coupes ont aussi mis sur la sellette la ministre Mulroney, qui était alors ministre de la Justice et ministre responsable des Affaires francophones. Elle a été contrainte de défendre ces compressions controversées devant les médias.

Les coupes du gouvernement Ford n’étaient pas sans rappeler une mesure controversée de l’ancien gouvernement conservateur de Mike Harris. Invoquant la précarité des finances publiques, ce dernier avait annoncé en 1997 la fermeture de l’hôpital Montfort à Ottawa, le seul hôpital universitaire francophone de la province. Cette mesure a été contestée devant les tribunaux. Le gouvernement Harris a été contraint de battre en retraite dans ce dossier, la Cour d’appel de l’Ontario jugeant en 2001 que l’hôpital Montfort jouissait d’une protection constitutionnelle et qu’il ne pouvait être fermé sans mettre en péril la survie des francophones de l’Ontario.

Mme Mulroney a discuté du dossier du financement de l’UOF de vive voix pour la toute première fois avec la ministre fédérale du Tourisme, des Langues officielles et de la Francophonie, Mélanie Joly, le 1er août. L’entretien a eu lieu après que Mme Mulroney eut envoyé une lettre à son homologue fédérale dans laquelle elle indiquait que le gouvernement Ford serait « heureux d’entamer un dialogue constructif » avec Ottawa au sujet de l’ampleur de la contribution fédérale.

Jusque-là, le gouvernement Ford insistait pour dire qu’il irait de l’avant avec ce projet seulement quand les finances de la province le permettraient. En coulisses, on indique que le changement de ton au sein du gouvernement Ford est survenu dans la foulée des départs de certains proches collaborateurs du premier ministre, en particulier la conseillère Jenni Byrne au printemps et, plus récemment, le chef de cabinet Dean French.

« La résistance pour régler ce dossier venait de l’entourage du premier ministre, pas du premier ministre lui-même », a-t-on souligné hier.

Selon nos informations, la ministre Caroline Mulroney a continué de défendre le dossier de l’UOF au cabinet provincial. Elle aurait obtenu l’appui de l’ancien premier ministre Mike Harris et de son ancien ministre John Baird, qui a par la suite été un ministre influent du gouvernement Harper à Ottawa, dans sa démarche pour faire avancer le dossier.