Disant s’inspirer largement du Québec, dont les deux référendums sur la souveraineté ont mené le reste du pays à reconnaître son caractère distinct, le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, compte utiliser l’arme référendaire au besoin pour que sa province obtienne un traitement plus équitable de la part du gouvernement fédéral.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Élu par une majorité écrasante aux élections provinciales de mai, M. Kenney tient mordicus à ce qu’un nouvel oléoduc soit construit d’ici deux ans et à ce que le gouvernement fédéral abolisse deux lois récemment sanctionnées : celle qui resserre les évaluations environnementales des grands projets d’exploitation des ressources naturelles (projet de loi C-69), et celle qui interdit le passage de pétroliers dans une partie de la côte de la Colombie-Britannique (projet de loi C-48).

Si peu de progrès sont enregistrés sur ces deux fronts d’ici là, son gouvernement conservateur tiendra un référendum pour réclamer une modification radicale du programme fédéral de péréquation. Inscrit dans la Constitution canadienne, ce programme de partage de richesse permet notamment au Québec d’obtenir 11 milliards de dollars d’Ottawa en transferts par année.

La date de ce référendum est déjà arrêtée, soit le 17 octobre 2021, en même temps que les élections municipales en Alberta. Pour démontrer le sérieux de sa démarche, Jason Kenney croit être en mesure de convaincre son homologue de la Saskatchewan, Scott Moe, de tenir une consultation populaire posant la même question le même jour pour forcer Ottawa à négocier. À l’instar de l’Alberta, la Saskatchewan ne reçoit pas de paiements de transfert, même si son économie tourne au ralenti depuis la chute du prix du pétrole.

« Nous demandons une nouvelle entente juste et équitable pour l’Alberta au sein de la fédération », affirme M. Kenney dans une entrevue exclusive d’une trentaine de minutes accordée à La Presse entre deux activités du Stampede, au Blackfoot Diner, restaurant prisé par les travailleurs du coin.

« Nous sommes depuis longtemps le grand payeur des factures de la fédération. Nous y contribuons pour environ 20 milliards de dollars nets chaque année. Les Albertains sont généreux. Ils sont patients. Ils sont prêts à continuer à contribuer, à faire des transferts au reste du pays par l’entremise de la péréquation. Mais, en contrepartie, ils demandent, ils exigent l’accès aux marchés pour qu’ils puissent développer la richesse qui paie les coûts de la fédération. C’est le mandat principal que j’ai reçu des électeurs, celui d’obtenir une entente juste pour l’Alberta », ajoute le premier ministre.

La recette du Québec

Vêtu d’une chemise grise pied-de-poule et d’un jean bleu foncé, M. Kenney soutient que le Québec a réussi à défendre ses intérêts d’une manière très efficace au cours des 40 dernières années en obligeant les gouvernements fédéraux successifs à en faire une priorité.

Féru d’histoire et ayant siégé au sein du cabinet fédéral pendant la majeure partie du règne de l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper, de 2006 à 2015, Jason Kenney voit là une recette éprouvée qui permettrait à l’Alberta d’être véritablement entendue et écoutée.

« Nous devons suivre le mode d’emploi utilisé par le Québec. Le Québec a été très efficace pour dominer la politique nationale de la fédération au cours des 40 dernières années en affirmant de manière énergique ses intérêts. C’est ce que nous allons faire aussi. Je copie le Québec. Je connais mon histoire », soutient-il, lui qui a évoqué la mémoire de René Lévesque durant son passage devant un comité du Sénat en juin.

M. Kenney connaît son histoire pour avancer qu’aucun premier ministre du Québec n’aurait toléré que le gouvernement fédéral lui mette des bâtons dans les roues dans l’exploitation de ses ressources énergétiques, comme l’hydroélectricité dans les années 60 et 70.

Selon lui, c’est exactement ce qu’a fait le gouvernement Trudeau en adoptant les projets de loi C-69 et C-48 malgré les sévères mises en garde de la province, d’une majorité de sénateurs et d’entreprises du secteur privé.

« Aucun premier ministre du Québec n’aurait toléré une telle ingérence dans l’exploitation des ressources naturelles de la province. La loi C-68 donne au gouvernement fédéral le pouvoir de réglementer l’exploitation de nos ressources naturelles, y compris le pétrole, un pouvoir des provinces qui a été protégé explicitement dans la réforme constitutionnelle de 1982 avec l’article 92A, qui était appuyé par René Lévesque et proposé par Peter Lougheed », analyse M. Kenney.

« C’était une condition sine qua non pour la signature de l’Alberta de la Constitution. Sans cette modification, l’Alberta aurait pris la même position que René Lévesque. Nous n’aurions jamais signé la Constitution. Nous avons ici un gouvernement fédéral qui fait explicitement de l’ingérence dans ce pouvoir », avance-t-il.

Alors que la colère des Albertains envers les libéraux est profonde, M. Kenney compte participer activement à la prochaine campagne électorale pour déloger Justin Trudeau du pouvoir. Il pourrait même faire campagne aux côtés de candidats conservateurs dans la grande région de Toronto. « Sa réélection serait un désastre pour l’Alberta, et je ferai campagne contre lui. »

« Pas une carte blanche pour polluer »

En entrevue, M. Kenney se défend de chercher à obtenir « une carte blanche pour polluer » en maintenant le cap sur l’exploitation du pétrole issu des sables bitumineux. Et il soumet une longue réponse pour défendre le bilan de sa province en matière d’environnement.

« Je partage les préoccupations environnementales des Canadiens. Les Albertains aiment leur environnement naturel, majestueux. Ils veulent vivre dans un environnement sain et propre. Ils s’inquiètent aussi des menaces que représentent les changements climatiques. Nous reconnaissons que c’est un défi mondial. Mais, même si nous éliminions toute la production albertaine, ça n’aurait presque aucune incidence à l’échelle mondiale. Mais ce n’est pas un argument pour ne rien faire.

« Nous avons fait beaucoup de progrès au cours des dernières années. Les Québécois ne le réalisent peut-être pas, mais nous avons diminué de 20 % l’intensité de carbone d’un baril de pétrole albertain. Nous sommes en train de le réduire d’un autre 20 %. L’intensité d’un baril de pétrole albertain est plus basse que la moyenne mondiale pour le pétrole lourd », ajoute-t-il.

Il souligne que son gouvernement imposera notamment des tarifs sur les émissions des grandes industries pour financer un fonds devant servir à financer des projets verts.

« Nous sommes sérieux à ce sujet. Nous ne demandons pas une carte blanche pour polluer. Mon message aux Québécois et aux Canadiens est le suivant : nous consommons actuellement 100 millions de barils de pétrole par jour. Les projections indiquent une augmentation de 10 millions de barils par jour d’ici 2040. Est-ce qu’il est préférable que ce pétrole vienne de la dictature de l’Arabie saoudite, de celle du Venezuela ou de l’autocratie de la Russie, ou est-il plutôt souhaitable qu’il vienne d’une démocratie libérale comme la nôtre qui génère des transferts qui financent le gouvernement du Québec. Soyons des partenaires pour bâtir notre prospérité. »