Espérant prendre la place de Theresa May à la tête du Royaume-Uni, le ministre des Affaires étrangères Jeremy Hunt promet, s’il est élu à la tête du Parti conservateur britannique, d’appeler à la rescousse Stephen Harper pour négocier le Brexit avec l’Union européenne. L’ancien premier ministre conservateur est-il l’homme de la situation?

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

« Stephen Harper, négociateur d’une entente pour des sécessionnistes ? C’est vraiment intéressant. »

Professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP), Stéphane Paquin cache à peine son ironie. Pourtant, l’expert en affaires internationales, qui suit de près les négociations de traités de libre-échange, n’est pas particulièrement surpris que le politicien britannique Jeremy Hunt ait pensé à Stephen Harper comme négociateur potentiel dans les difficiles pourparlers sur le Brexit avec les dirigeants des pays membres de l’Union européenne.

Stephen Harper, rappelle-t-il, était aux commandes du gouvernement qui a négocié l’essentiel de l’entente de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne, entré en vigueur en 2017.

Son gouvernement a aussi conclu la première version du Partenariat transpacifique. Cependant, l’accord original est tombé à l’eau après le retrait des États-Unis sous la gouverne de Donald Trump. 

Stephen Harper a incontestablement l’expérience politique pour prendre part à des négociations et connaît bien les accords de libre-échange.

Stéphane Paquin, professeur à l’École nationale d’administration publique

L’expert ne peut s’empêcher cependant de faire le parallèle entre la situation britannique et celle du Canada. L’accord que le Royaume-Uni tente de négocier avec l’Union européenne rappelle le concept de souveraineté-association mis de l’avant par René Lévesque et les souverainistes du Québec. Un renversement de situation pour Stephen Harper, qui a toujours prôné l’unité canadienne.

« Un dur à cuire »

Le rôle potentiel de l’ancien premier ministre canadien dans l’épineux processus du Brexit a été révélé dans le Sunday Times du 30 juin. En entrevue avec le journal londonien, Jeremy Hunt, l’un des deux aspirants à la direction du Parti conservateur britannique, a affirmé qu’il avait réussi à recruter Stephen Harper pour l’aider à remettre sur les rails les négociations avec les 27 autres membres de l’Union européenne afin d’obtenir une sortie honorable pour le Royaume-Uni. « Pour sortir de l’impasse avec l’Union européenne, nous avons besoin d’un politicien dur à cuire et expérimenté, et non pas de rhétorique vide de sens », a dit M. Hunt au journal londonien.

À la suite de la publication de l’article, Stephen Harper a écrit sur Twitter qu’il était prêt à aider le prochain leader conservateur britannique sur les questions de commerce, mais qu’il désirait rester neutre dans la course à la direction. « Il y a beaucoup à apprendre de l’expérience canadienne », a écrit le politicien canadien.

Pierre Marc Johnson, ancien premier ministre du Québec qui a représenté le Québec lors des négociations de libre-échange avec l’Europe, croit que le passé politique de Stephen Harper, qui a été aux commandes du gouvernement fédéral de 2006 à 2015, lui serait particulièrement utile dans les négociations du Brexit.

« Habituellement, dans une négociation de libre-échange, les négociations sont très techniques et à la fin, les dossiers plus politiques atterrissent sur le bureau du premier ministre. Dans le Brexit, par contre, 80 % du contenu des négociations est politique. Et il faut aussi se demander comment l’opinion publique en Grande-Bretagne et dans le reste de l’Union européenne va recevoir le contenu d’une entente », dit l’ancien politicien péquiste.

Selon M. Johnson, le fait que Stephen Harper ait connu plusieurs leaders européens au cours de sa carrière politique serait aussi un atout.

Loin de la table de négociations

Mel Cappe, ancien ambassadeur du Canada au Royaume-Uni et professeur à l’école Munk d’affaires internationales de l’Université de Toronto, est beaucoup plus sceptique quant à l’apport potentiel du premier ministre du Canada. « Lorsqu’il était premier ministre, il était peut-être favorable aux négociations, mais Stephen Harper n’a jamais lui-même négocié une entente. Ç’a été fait par des fonctionnaires », dit M. Cappe.

Stephen Harper sait faire des affaires avec d’autres chefs d’État et de gouvernement, il peut peut-être conseiller le premier ministre britannique, mais je ne vois pas comment il serait celui qui remuerait assez les négociations pour en arriver à une entente.

Mel Cappe, professeur à l’Université de Toronto

« Parmi les anciens premiers ministres canadiens, Brian Mulroney est beaucoup plus expérimenté, ajoute-t-il. Quand il a négocié un traité de libre-échange avec les États-Unis, il était vraiment en avance sur son époque. C’est aussi un politicien conservateur et il a un énorme réseau de contacts », note M. Cappe.

Le prix des négos

Selon l’ancien diplomate, Stephen Harper, qui est aujourd’hui à la tête de l’Union démocrate internationale, organisation regroupant des politiciens conservateurs de nombreux pays, joue gros en acceptant l’invitation de Jeremy Hunt. « Il est conférencier et consultant pour plusieurs compagnies internationales. Son rôle dans les négociations du Brexit pourrait l’aider à dorer encore davantage sa réputation internationale. Par contre, si Hunt ne s’avère pas un grand leader, si le Brexit s’enlise, ça pourrait aussi lui coûter cher », met en garde M. Cappe.

À ce sujet, Stéphane Paquin a aussi des appréhensions. Les négociations entourant le Brexit sont particulièrement ardues. « Ce serait vraiment surprenant que l’Union européenne fasse des concessions additionnelles au Royaume-Uni. Si les conditions du Brexit sont trop bonnes, d’autres voudront emboîter le pas », dit le professeur de l’ENAP. Et cette donne, conclut-il, risque de ne pas changer malgré le changement de garde à Westminster tout comme à la table de négociations.

Deux successeurs potentiels à Theresa May

Le 22 juillet, les conservateurs britanniques seront appelés à élire un nouveau chef parmi deux concurrents choisis par les élus du parti.

Boris Johnson 

PHOTO PAUL ELLIS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Boris Johnson a été maire de Londres, de 2008 à 2016, et ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, de 2016 à 2018. 

Maire de Londres de 2008 à 2016 et ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni de 2016 à 2018, le politicien flamboyant et controversé, âgé de 55 ans, est un tenant de la ligne dure sur le Brexit. Il croit que le Royaume-Uni doit quitter l’Union européenne avec ou sans accord. Il est en tête dans les sondages.

Jeremy Hunt

PHOTO HANNAH MCKAY, REUTERS

Jeremy Hunt est actuellement ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni. 

Âgé de 52 ans, Jeremy Hunt a remplacé son rival Boris Johnson au poste de ministre des Affaires étrangères il y a un an. Diplômé d’Oxford, ce politicien, qui siège au Parlement britannique depuis 2005, a aussi été ministre de la Santé. Il a voté contre le Brexit en 2016. Aujourd’hui, il dit vouloir négocier une meilleure entente pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Le Brexit en 10 dates

23 juin 2016 : L’option « Leave » (Partir) remporte le référendum sur le Brexit avec 51,9 % des voix.

29 mars 2017 : Theresa May, première ministre du Royaume-Uni, active l’article 50 du traité européen qui permet de négocier la sortie d’un membre de l’Union européenne.

Novembre 2018 : Après 17 mois de pourparlers, les négociateurs britanniques et européens obtiennent une entente et établissent un calendrier pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

15 janvier 2019 : Après de nombreuses tractations, le Parlement britannique rejette l’accord conclu entre l’Union européenne et Theresa May.

12 mars 2019 : Le Parlement britannique rejette à nouveau l’accord de sortie de l’Union européenne.

29 mars 2019 : Troisième vote du Parlement britannique contre l’accord de sortie.

11 avril 2019 : Les dirigeants de l’Union européenne acceptent de repousser la date du Brexit au 31 octobre 2019. C’est le deuxième report du genre.

7 juin 2019 : Theresa May quitte la direction du Parti conservateur.

20 juin 2019 : Les députés conservateurs choisissent Boris Johnson et Jeremy Hunt pour la course à la direction.

22 juillet 2019 : Les membres du Parti conservateur sont appelés à choisir le nouveau chef et, du coup, le nouveau premier ministre du Royaume-Uni.