(OTTAWA) Marie-Claude Bibeau affirme qu’elle n’a jamais eu à jouer du coude pour prendre la place qui lui revient lorsqu’elle gagnait sa vie dans le monde des affaires ou lorsqu’elle a décidé de faire le saut en politique fédérale en 2015 – deux secteurs qui demeurent largement dominés par les hommes aujourd’hui.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Elle n’a pas non plus le sentiment d’avoir eu à le faire depuis qu’elle occupe ses nouvelles fonctions de ministre de l’Agriculture au sein du gouvernement de Justin Trudeau. Mais elle convient qu’elle a fait éclater « un plafond de verre » en devenant la toute première femme à diriger ce ministère dans l’histoire du pays, le 1er mars dernier.

Mme Bibeau est en outre la première élue du Québec depuis plus de 120 ans à prendre les commandes de ce ministère, qui a souvent été confié à un député des provinces de l’Ouest, où l’agriculture est une industrie importante, ou encore à un représentant des provinces atlantiques, comme c’était le cas depuis que les libéraux ont pris le pouvoir en 2015.

« Oui, j’ai l’impression d’avoir brisé un plafond de verre. Je ne peux pas dire le contraire », a affirmé la ministre au cours d’une récente entrevue accordée à La Presse.

« Cela me fait toujours un peu drôle parce que je n’ai jamais eu l’impression d’avoir eu à me battre plus qu’un autre pour avoir ma place. Mais je fais le constat. […] Maintenant que je suis dans cette chaise-là, j’ai un rôle », a-t-elle ajouté dans la foulée.

Ce rôle, c’est bien sûr de défendre les producteurs, peu importe leur secteur d’activité. C’est d’être la voix des hommes, mais aussi celle des femmes et des jeunes dans une industrie qui est si névralgique pour l’économie canadienne.

Cette industrie continue d’être majoritairement l’affaire des hommes. Mais les femmes prennent de plus en plus leur place. La preuve ? La Fédération canadienne de l’agriculture est dirigée depuis quatre mois par une femme, Mary Robinson – une première en 84 ans. Patti Miller est à la tête de la Commission canadienne des grains. Au Québec, Julie Bissonnette est présidente de la Fédération de la relève agricole du Québec.

« C’est un secteur qui est dominé par les hommes. C’est le cas au niveau du leadership ou des représentants officiels. Mais notre secteur agricole est en grande partie fait de fermes familiales. Donc les femmes ont toujours été très, très actives, mais beaucoup moins présentes au sein des différents conseils d’administration ou des différentes associations. Mais on sent que ça change, que ça bouge », a analysé la ministre.

Les femmes sont de plus en plus propriétaires. Avant, elles étaient les femmes de quelqu’un. Mais ce n’est plus la femme de quelqu’un, c’est la partenaire de quelqu’un. Et la fille aussi peut reprendre la ferme. C’est plus commun aujourd’hui.

Marie-Claude Bibeau, ministre de l’Agriculture

Gestion de l’offre

A-t-elle été surprise quand le premier ministre Justin Trudeau lui a annoncé au printemps qu’elle était mutée du ministère du Développement international au ministère de l’Agriculture ? Oui et non, a-t-elle répondu, parce qu’elle a souvent pris la parole durant les réunions du cabinet dans le dossier de la gestion de l’offre.

« J’étais déjà très impliquée dans ce dossier. Donc c’était connu autour de la table du Conseil des ministres que j’avais de l’intérêt pour le secteur agricole et que je me faisais la voix des régions de façon générale. Donc j’étais déjà teintée, je pense, aux yeux du premier ministre comme ayant de l’intérêt pour le secteur agricole », a-t-elle indiqué.

Même si sa nomination revêt un caractère historique, la décision du premier ministre est passée quelque peu sous le radar politique. Le gouvernement Trudeau nageait alors en pleine controverse de l’affaire SNC-Lavalin. La mutation de Mme Bibeau au ministère de l’Agriculture était le résultat d’une chaise musicale provoquée par la démission de Jane Philpott, qui était alors présidente du Conseil du Trésor.

Depuis 2015, Marie-Claude Bibeau représente la circonscription de Compton-Stanstead, qui englobe une partie de la ville de Sherbrooke ainsi que 35 municipalités rurales où la production laitière est importante. Elle a donc côtoyé des producteurs laitiers avant de faire le saut en politique alors qu’elle gérait l’entreprise familiale, le terrain de camping de Compton. Si elle n’a jamais elle-même vécu ou travaillé dans une ferme, cela ne l’a pas empêchée de comprendre les besoins des producteurs laitiers.

Réception positive

Jusqu’ici, elle affirme avoir eu droit à une réception positive de la part des représentants du monde agricole. Elle n’a pas encaissé de commentaires péjoratifs, du moins de vive voix.

Quand j’arrive autour d’une table, je n’ai jamais l’impression que je suis différente ou que l’on va me traiter de façon différente. Alors je suis très candide, très ouverte, je suis à l’aise avec n’importe quel groupe de façon naturelle.

Marie-Claude Bibeau, ministre de l’Agriculture

« Je pense qu’entre eux, avant que j’arrive à la première rencontre, [les représentants du monde agricole] ont eu de petites conversations de gars ! Il y en a quelques-unes qui m’ont été rapportées. […] Ça arrive. Mais personne n’ose me le dire directement. Et cela me laisse franchement indifférente. »

Mme Bibeau a indiqué avoir eu vent d’une conversation entre des producteurs avant une rencontre grâce à une collègue. « C’est qui, cette fille-là ? On ne la connaît pas. Elle ne fait pas partie de notre gang. Que fait-elle ici ? » Un producteur aurait alors dit : « Moi, je connais son mari. C’est un bon gars. Ça doit être une bonne fille. »

Un député de l’opposition aurait lancé une autre remarque désobligeante en son absence durant une réunion d’un comité des Communes. « La ministre ne sait même pas quand la saison des semences débute », aurait dit ce député.

Depuis sa nomination, il y a quatre mois, Mme Bibeau en a plein les bras en raison des mesures de rétorsion prises par la Chine contre les exportations canadiennes de canola et de porc.

« J’ai été nommée le vendredi 1er mars et le mardi suivant, on avait la suspension des permis d’exportation en Chine pour le canola. Ça brassait vite. La deuxième semaine, on est partis dans l’Ouest canadien pour rencontrer les agriculteurs. Il y avait déjà une crise sur mon bureau trois jours après ma nomination. Autant j’avais une crédibilité auprès des producteurs laitiers du Québec, autant j’étais une parfaite inconnue pour les fermiers de l’Ouest. Alors rapidement, nous sommes allés les rencontrer sur le terrain. Il fallait les rassurer pour leur démontrer que je comprends bien leur situation. »

Mme Bibeau sera de nouveau sur le terrain cette semaine. Elle compte prendre part au Stampede de Calgary – un événement incontournable pour quiconque travaille en politique. Elle a déjà ses bottes et son chapeau de cowboy. « Mais je dois m’acheter une ceinture avec une grosse boucle avant d’y aller », a-t-elle lancé, sourire en coin.

Les femmes en agriculture

Au Canada, de plus en plus de femmes pratiquent l’agriculture, mais elles sont encore sous-représentées dans le secteur. De 1996 à 2016, la proportion d’exploitantes agricoles est passée de 25,3 % à 28,7 %. On dénombre donc 77 830 femmes sur un total de 272 000 agriculteurs (près du tiers). Au Québec, la proportion est semblable, soit environ 26 %. Les agricultrices sont plus nombreuses parmi les 35 à 54 ans. En moyenne, les exploitations agricoles à majorité féminine ont une valeur nette et des revenus moindres que celles qui sont dirigées principalement par des hommes.