(Ottawa) Les politiciens s’inquiètent de plus en plus de la toute-puissance des géants des médiaux sociaux qui semblent se placer au-dessus des lois, du moins dans des pays comme le Canada.

Joan Bryden
La Presse canadienne

Des députés libéraux ont exprimé la semaine dernière leur inquiétude devant la décision de Google de ne pas diffuser d’annonces partisanes au cours de la prochaine campagne électorale plutôt de se conformer à une nouvelle loi qui oblige les réseaux sociaux à conserver un registre de publicité en ligne.

« Que je vous explique ma frustration », a lancé le député de Beaches — East York, Nathaniel Erskine-Smith, aux représentants de Google Canada, Jason Kee et Colin McKay au cours d’une réunion du comité permanent de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique de la Chambre des communes.

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Colin McKay de Google Canada a témoigné devant le comité permanent de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique de la Chambre des communes, le 10 mai à Ottawa.

« Vous avez une entreprise qui gagne des milliards de dollars. Vous examinez une petite juridiction comme le Canada et vous vous dîtes : "votre démocratie ne compte pas assez pour nous, nous n’allons pas y participer". Mais si un plus grand joueur décide de changer les règles, je vous garantis que vous allez les respecter. Mais nous sommes trop petits pour vous. Vous êtes trop gros, vous êtes trop puissants et nous ne le sommes pas assez pour que vous nous preniez au sérieux. »

« Je conteste cette observation », a répondu M. McKay.

MM. Kee et McKay ont soutenu que la décision de Google reposait uniquement sur des questions techniques : les ingénieurs de l’entreprise étaient incapables, dans le bref délai requis par le gouvernement, mettre au point un système permettant de détecter de manière fiable les annonces partisanes et de les archiver avec les informations pouvant permettre d’identifier la source.

M. Kee a promis que Google tentera de se conformer à la loi canadienne d’ici les élections de 2023.

Les libéraux du comité permanent n’ont pas été convaincus par les explications des deux hommes. Il était aussi évident que leur frustration envers les médiaux sociaux allait au-delà de Google.

Facebook se défend

De son côté, Facebook a décidé de se conformer à la loi, mais le comité avait, malgré cela, une dent contre cette entreprise.

Les députés ont voté à l’unanimité une résolution sommant le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, et la chef de direction Sheryl Sandberg, de venir à la deuxième réunion du Grand Comité international sur les mégadonnées, la protection des renseignements personnels et la démocratie qui se déroulera le 28 mai.

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Le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg

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La chef de direction de Facebook, Sheryl Sandberg

La rencontre accueillera des représentants d’au moins 10 pays, dont le Canada, l’Allemagne, l’Argentine, le Chili, la France, l’Irlande, la Lettonie, le Royaume-Uni, Singapour et l’Ukraine.

M. Zuckerberg a ignoré à plusieurs reprises les invitations à témoigner lancées par le comité parlementaire canadien pour discuter du traitement des informations privées des Canadiens par Facebook.

Une enquête menée par le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada a récemment révélé que Facebook avait commis des « violations graves » aux lois canadiennes et a failli à ses devoirs de protection des renseignements personnels dans la foulée de l’affaire Cambridge Analytica. Devant le refus de l’entreprise d’admettre ses torts, le Commissariat pourrait même porter l’affaire devant la Cour fédérale afin qu’elle rende une ordonnance pour obliger Facebook à corriger ses pratiques.

L’entreprise a défendu sa bonne foi. « Il n’y a pas de preuves que les données des Canadiens ont été partagées avec Cambridge Analytica, et nous avons fait des améliorations majeures à notre plateforme pour protéger les informations personnelles des individus. »

Selon M. Erskine-Smith, une coopération internationale est nécessaire pour établir de nouvelles règles car les entreprises auront toujours le choix d’ignorer les plus petites juridictions ou les plus petits marchés.

Taylor Owen, un expert en médias numériques de l’Université McGill, dit qu’il n’y a aucune raison pour que le Canada ne puisse pas renforcer ses lois, comme d’autres pays, pour imposer de lourdes amendes aux géants des médias sociaux qui violent les lois sur la protection de la vie privée ou ne vont pas assez loin pour limiter la désinformation et le contenu haineux. Et, à en juger par le ton nettement hostile adopté récemment par les députés gouvernementaux, il pense que cela arrivera bientôt.

Au début, les politiciens avaient initialement envisagé les médias sociaux comme un moyen positif de dialoguer avec les électeurs, mais aujourd’hui, la plupart des gouvernements occidentaux, y compris celui du Canada, ont adopté une vision « radicalement différente », ajoute-t-il

« Le ton et l’attitude du gouvernement changent fondamentalement. La confiance ne règne plus. »