(QUÉBEC) Souvent par un concours de circonstances, parfois par une convergence de visions, le Québec et l’Alberta ont maintes fois été du même côté de la clôture. L’élection du conservateur Jason Kenney – un mandat très clair des Albertains – est probablement vue comme une bonne nouvelle par François Legault, qui penche davantage du côté du conservateur Andrew Scheer que de Justin Trudeau.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Les relations entre le Québec et l’Alberta étaient au beau fixe avant que François Legault ne laisse échapper sa flèche sur « l’énergie sale », le pétrole tiré des sables bitumineux du nord de l’Alberta. Il s’est rattrapé hier, parlant plutôt du déficit d’« acceptabilité sociale » des projets de transport d’énergie fossile – mais les Albertains ne pardonneront pas l’affront de sitôt. Un pavé dans la mare placide des relations entre les deux provinces.

Dans les années 80, un sentiment rassemblait René Lévesque et Peter Lougheed, leur méfiance à l’endroit du gouvernement de Pierre Trudeau. Le Québec s’était fait imposer le rapatriement de la Constitution, l’Alberta, le Programme énergétique national.

Quelques années plus tard, le leader albertain Don Getty prendra fait et cause en faveur de l’entente du lac Meech. La petite histoire veut que cet ancien joueur de football professionnel ait physiquement bloqué la porte au dissident Clyde Wells, le Terre-Neuvien qui voulait quitter une réunion cruciale des provinces.

Plus tard, ce fut le règne de Ralph Klein. L’ancien maire de Calgary avait de bons rapports avec Lucien Bouchard, même s’il était un incorrigible partisan de l’entrée du privé en santé. L’Alberta et le Québec se rejoignaient derrière la cause de l’autonomie des provinces. Comme Mike Harris, premier ministre de l’Ontario, et Lucien Bouchard, M. Klein était monté au créneau pour le maintien des accords sur le financement de la santé par Ottawa.

C’était toujours le cas plus récemment : Edmonton était le plus solide allié du Québec dans sa guerre juridique contre la mise en place d’une agence pancanadienne de réglementation des valeurs mobilières. 

Bref, l’Alberta a toujours été allergique aux tendances centralisatrices du gouvernement fédéral, comme le Québec. MM. Legault et Kenney auront aussi une cible commune : le projet de loi fédéral sur les évaluations environnementales.

Les relations entre le Québec et l’Alberta baignaient dans l’huile jusqu’à ce qu’apparaisse, en 2016, l’opposition très nette du Québec au projet d’oléoduc Énergie Est de TransCanada. L’entreprise avait finalement mis de côté un projet réprouvé unanimement au Québec, tant par les environnementalistes, inquiets du sort des bélugas, que par les élus municipaux montréalais, qui ne voulaient pas voir ce pipeline passer près de chez eux.

« Trop fort, casse pas », disaient nos parents. Le projet d’Énergie Est est mort, il n’apparaît plus au tableau de bord du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, mais le gouvernement a saisi hier l’occasion de l’exorciser davantage. Unanimement, une motion de Québec solidaire a été adoptée par l’Assemblée nationale, félicitant au passage le nouveau venu dans le club des premiers ministres. Les parlementaires ont rappelé que « le projet d’oléoduc Énergie Est, abandonné par TransCanada en octobre 2017, n’a pas obtenu d’acceptabilité sociale au Québec ». En outre, on insistait sur le fait que « le Québec a la pleine légitimité de refuser des projets d’oléoducs passant sur son territoire, y compris une potentielle relance du projet Énergie Est, et ce, peu importe les pressions du reste du Canada ».

Québec a déjà aidé l’Alberta. En inversant la canalisation 9B, l’oléoduc d’Enbridge amène le pétrole vers les raffineries de l’est de Montréal. Pas moins de 53 % du pétrole consommé au Québec vient de l’Alberta, a souligné hier M. Legault.

Le premier ministre s’est toutefois dit « ouvert » à aider l’Alberta à acheminer son gaz naturel vers les marchés d’exportation. Le projet de GNL Québec a été rendu public en novembre dernier. On veut bâtir un gazoduc qui passerait largement au nord des zones habitées et un terminal de liquéfaction près de Saguenay. Un projet de 4 milliards de dollars pour le transport, auxquels on ajoute 7,8 milliards pour un port pour le gaz liquéfié. Idéalement, les travaux pourraient débuter en 2021, pour une mise en service en 2025. Des écueils sont prévisibles – le tuyau traverserait des territoires autochtones, et le nombre de méga-pétroliers sur le Saguenay inquiétera les environnementalistes.

Dans son discours de victoire, M. Kenney, mardi soir, a pris soin de s’exprimer en français : « Nous avons besoin de pipelines pour la prospérité de tous les Canadiens, y compris les Québécois. […] Aidez-nous à développer nos ressources naturelles », a dit le politicien, fort d’un mandat confié par plus de 50 % de ses électeurs. L’autonomie des provinces est toujours importante, pour le Québec comme pour l’Alberta. « Nous avons toujours été des alliés naturels, a-t-il dit, nous croyons dans un fédéralisme respectueux des champs de compétence provinciale. » 

Au passage, un coup de chapeau pour le programme théoriquement conservateur de la Coalition avenir Québec : François Legault a compris qu’il fallait « mettre l’accent sur la croissance économique et s’engager à éliminer la dépendance du Québec envers la péréquation ». M. Legault promettait que le Québec se passerait rapidement de la péréquation ; l’horizon pour l’atteinte de l’indépendance financière a été repoussé à 20 ans, cette semaine.

Quand il sera question de réduire le fardeau fiscal, de contrôler les dépenses, de critiquer les visées centralisatrices d’Ottawa, Jason Kenney et François Legault seront, pour longtemps, du même côté de la clôture. L’Ontarien Doug Ford est en perte de vitesse, et comme il est clair que l’Albertain sera le chef de file des provinces conservatrices au pays, le premier ministre Legault aura intérêt à ménager cet allié.