(Ottawa) À peine élu à la tête de l’Alberta, hier soir, le chef du Parti conservateur uni, Jason Kenney, est devenu aussitôt le leader provincial comptant la plus vaste expérience politique de tous les premiers ministres des provinces.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Avant de se lancer à la conquête du pouvoir de cette province, il y a trois ans, Jason Kenney a siégé comme député fédéral à la Chambre des communes pendant 19 ans, de 1997 à 2016, et a été l’un des ministres les plus influents durant le règne de neuf ans du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Il a notamment dirigé les ministères de l’Immigration, du Développement des ressources humaines et de la Défense. Surtout, il a sillonné le pays à de nombreuses reprises, passant souvent une partie de ses fins de semaine, quand il était ministre, à se promener d’un évènement à l’autre, d’une communauté ethnoculturelle à l’autre, dans l’espoir de consolider la base du mouvement conservateur au pays. À un point tel que certains l’avaient affublé du surnom « Curry in a Hurry ».

« Jason Kenney est le premier ministre provincial qui a le plus d’expérience fédérale. Il sait fort bien comment ça fonctionne à Ottawa. Il a aussi la meilleure connaissance de l’ensemble du pays. Il n’y a aucun autre premier ministre provincial qui a cette connaissance-là. Il va donc aborder les choses d’une façon différente, c’est clair », a indiqué hier une source libérale, qui a réclamé l’anonymat parce qu’elle n’avait pas l’autorisation de commenter publiquement le changement de régime en Alberta.

Les libéraux de Justin Trudeau s’attendent à ce que le nouveau premier ministre utilise tout le savoir acquis sur la scène fédérale pour lancer une offensive tous azimuts contre le gouvernement fédéral.

« Jason Kenney va vouloir partir en guerre rapidement contre nous », soutient-on dans les rangs libéraux pour illustrer les tensions à venir entre Ottawa et l’Alberta sur plusieurs fronts.

Le nouvel homme fort de l’Alberta a obtenu un mandat sans équivoque des électeurs. Sa formation politique a remporté 61 des 87 sièges que compte l’Assemblée législative et récolté plus de 50 % des suffrages. Le NPD de Rachel Notley est ainsi relégué aux banquettes de l’opposition après un seul mandat.

Beaucoup de promesses

Âgé de 51 ans, bilingue, maîtrisant à fond les dossiers qui aboutissent sur son bureau, féru d’histoire et de politique canadienne, Jason Kenney a multiplié les promesses, plus hasardeuses les unes que les autres, durant la campagne de 28 jours.

Alors que l’économie de la province périclite — plus de 125 000 emplois ont été perdus dans le secteur de l’énergie au cours des quatre dernières années, près du quart des édifices de bureaux de Calgary sont aujourd’hui vacants, et le gouvernement engrange les déficits annuels imposants —, M. Kenney a menacé de stopper les livraisons de pétrole et de gaz naturel à la Colombie-Britannique afin de punir la province en raison de son opposition au projet d’agrandissement du pipeline Trans Mountain.

Une telle menace, qui a tous les relents d’un ultimatum à la Hugo Chávez, au lieu de faire penser à un premier ministre à la tête d’un gouvernement d’une province canadienne, pourrait envenimer les relations entre l’Alberta et la Colombie-Britannique, déjà tendues depuis plusieurs mois.

Les travaux d’agrandissement de cet oléoduc, acheté par le gouvernement Trudeau l’an dernier pour la somme de 4,5 milliards de dollars de la société américaine Kinder Morgan, sont en suspens à la suite d’une décision de la Cour d’appel fédérale en août dernier. Le tribunal a reproché au gouvernement Trudeau de n’avoir pas consulté adéquatement les communautés autochtones avant d’approuver le projet et d’avoir omis d’évaluer ses conséquences environnementales.

Si ce projet ne voit pas le jour d’ici trois ans, M. Kenney s’est aussi engagé à tenir un référendum pour forcer le gouvernement fédéral à modifier le programme de péréquation. Le but : obtenir une réduction des paiements que touchent d’autres provinces pendant que l’Alberta est dans la dèche. Le Québec est particulièrement dans la ligne de mire de Jason Kenney, d’autant qu’il le tient responsable d’avoir fait dérailler le projet d’un autre oléoduc, Énergie Est, abandonné par TransCanada en octobre 2017.

« Quand on attaque le pétrole en Alberta, c’est une question identitaire. Ça a le même effet que lorsqu’on attaque le français au Québec. » — Yan Plante, directeur principal chez TACT Intelligence-conseil, qui a aussi été chef de cabinet de l’ancien ministre des Transports, Denis Lebel

Jason Kenney promet également de participer à la guérilla judiciaire lancée par la Saskatchewan et l’Ontario contre la taxe fédérale sur le carbone, qui est entrée en vigueur le 1er avril dans quatre provinces qui n’ont pas de plan de lutte pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Dans les coulisses, les libéraux affirment que le projet d’agrandissement de Trans Mountain sera entériné par le cabinet au cours des prochaines semaines et que le coup d’envoi des travaux aura lieu au plus tard en juin — une manœuvre qui pourrait rendre caduque l’idée de tenir un référendum sur des changements au programme de péréquation.

Trudeau prêt à travailler avec Kenney

De passage hier à Kitchener, le premier ministre Justin Trudeau s’est dit prêt à travailler avec le gouvernement qu’ont élu les Albertains. Du même coup, il a démontré qu’il est prêt à en découdre avec son nouvel homologue provincial. « La formule actuelle de la péréquation, c’est Jason Kenney qui l’a adoptée quand il faisait partie du gouvernement Harper », a-t-il laissé notamment tomber.

« Dans le cas de la promesse touchant la péréquation, le problème que Jason Kenney risque de poser, ce n’est pas à nous autres, c’est à Andrew Scheer. À partir du moment où Jason Kenney part en guerre contre nous, Andrew Scheer va devoir énoncer ses positions justement sur les changements à la péréquation, qui risquent de faire mal aux provinces atlantiques ou encore au Québec et même au Manitoba. Est-ce que M. Scheer va être d’accord avec la formule que propose M. Kenney ? », soutient-on aussi dans les rangs libéraux.

Chez les conservateurs fédéraux, on s’attend à ce que l’entrée en scène de Jason Kenney accentue la bataille que livrent déjà Doug Ford, le premier ministre de l’Ontario, et Scott Moe, de la Saskatchewan, contre la taxe sur le carbone. Ces trois leaders conservateurs comptent d’ailleurs tout mettre en œuvre pour mettre fin au règne de Justin Trudeau à Ottawa. Mais on s’interroge sur l’impact de leur désir d’en découdre avec le premier ministre Trudeau à l’approche des élections fédérales.

« L’espèce de trio Scheer-Kenney-Ford va-t-il être à l’avantage ou au désavantage d’Andrew Scheer ? Je n’ai pas la réponse. Est-ce que ça va être rentable d’avoir un tel trio ou cela va-t-il nuire ? Cela n’est pas clair en ce moment », a laissé tomber un stratège conservateur.

Les libéraux, eux, croient que les alliés provinciaux d’Andrew Scheer vont, un jour ou l’autre, lui porter ombrage, soulignant que Doug Ford est le leader conservateur qui demeure le plus connu au pays à l’heure actuelle.

Depuis son arrivée au pouvoir, Justin Trudeau a vu la plupart de ses alliés provinciaux mordre la poussière aux mains d’un adversaire conservateur. En Ontario, par exemple, Kathleen Wynne a été chassée du pouvoir par Doug Ford.

« Mme Wynne était un boulet pour nous. Elle n’est plus là aujourd’hui. Est-ce que Ford va devenir un boulet pour Scheer ? Est-ce que Kenney va devenir un boulet pour Scheer ? C’est à voir. Mais c’est possible », suppute-t-on dans les rangs libéraux.

« Jason Kenney pourrait être un allié pour Andrew Scheer aujourd’hui, mais il pourrait aussi être un allié embarrassant plus tard. Kenney parle mieux français que Scheer, d’ailleurs. M. Kenney pourrait lui causer bien des dommages. Et on ne sait jamais. Peut-être que pour M. Kenney, c’est un tremplin pour autre chose. On ne sait pas vraiment s’il a abandonné ses ambitions fédérales. »

Jason Kenney en cinq dates

1997 : Élu pour la première fois député à la Chambre des communes sous la bannière du Parti réformiste à l’âge de 29 ans.

2006 : Nommé secrétaire parlementaire du premier ministre Stephen Harper après la victoire du Parti conservateur.

2008 : Devient ministre de l’Immigration, de la Citoyenneté et du Multiculturalisme. Il a par la suite été ministre du Développement des ressources humaines et ministre de la Défense.

2016 : Quitte la scène politique fédérale pour briguer la direction du Parti progressiste-conservateur de l’Alberta un an après la défaite des conservateurs de Stephen Harper.

16 avril 2019 : Élu premier ministre de l’Alberta