Alors qu'il tente de verdir son image, le gouvernement Legault vient de soutenir un projet ferroviaire qui permettra d'acheminer du charbon et du pétrole de l'Ouest canadien pour l'exporter à partir de la Côte-Nord. Une décision incompatible avec les objectifs climatiques du Québec, selon des environnementalistes.

Mis à jour le 4 avr. 2019
MARTIN CROTEAU LA PRESSE

Dans son budget, Québec a réservé 7,5 millions pour financer une étude de faisabilité de QcRail. Cette initiative de l'organisme Innovation et développement Manicouagan (ID Manic) vise à bâtir un chemin de fer de 370 km entre Dolbeau-Mistassini et Baie-Comeau. Le port en eaux profondes qui s'y trouve serait ainsi raccordé au réseau ferroviaire nord-américain.

Selon des documents présentés par ID Manic au ministère de l'Environnement, le chemin de fer pourrait acheminer chaque année 4,7 millions de tonnes de charbon et 3,9 millions de tonnes d'hydrocarbures jusqu'au terminal portuaire.

On prévoit aussi construire un terminal d'entreposage d'hydrocarbures de 100 000 m3, soit l'équivalent de 625 000 barils de pétrole, à Baie-Comeau. Il serait aménagé « en bordure de l'emprise de la voie ferrée vers le port de mer ».

« Incohérence »

Pour Patrick Bonin, porte-parole de Greenpeace, le soutien du gouvernement Legault au projet QcRail témoigne de son « incohérence » sur la question environnementale.

« Ça va à l'encontre de toute logique face à l'urgence climatique, a indiqué M. Bonin. Le gouvernement devrait clairement attacher des clauses empêchant qu'un seul dollar d'argent public serve à faciliter le transport de pétrole sur le territoire québécois. »

Au cabinet du ministre des Ressources naturelles, Jonatan Julien, on fait valoir que QcRail ne servirait pas seulement au transport d'hydrocarbures, et qu'il s'agit d'un projet « multiusage ». Le plan d'affaires prévoit en effet que l'infrastructure servirait à l'expédition de grain, de minerai, de fertilisant et de bois.

« C'est un projet qui va amener d'autres entreprises à s'établir dans la région. On a un grand territoire et on a besoin de projets comme ça. »

- Claude Potvin, porte-parole du ministre des Ressources naturelles, Jonatan Julien

Claude Potvin rappelle que la subvention ne sert qu'à financer une étude de faisabilité de QcRail. Avant d'aller de l'avant, les promoteurs devront confirmer la rentabilité du projet et le soumettre à l'examen du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE).

Plusieurs entreprises industrielles ont exprimé de l'intérêt pour le prolongement du chemin de fer vers la Côte-Nord, notamment Alcoa, Produits forestiers Résolu et Cargill, qui exploite un terminal d'exportation du grain à Baie-Comeau.

Rentable sans pétrole

Le directeur du développement industriel d'ID Manic, Guy Simard, confirme que le projet de 1,5 milliard comporte un volet d'exportation de pétrole et de charbon, mais pas à long terme. Il s'attend à ce que l'ouverture du chemin de fer survienne en 2024, lorsque la construction de nouveaux pipelines aura provoqué une baisse des expéditions de pétrole par rail.

« Le projet peut avoir une faisabilité financière sans hydrocarbures », a résumé M. Simard.

« Tout ce qui est exploitation de charbon et autres, ce sont toutes des matières qui sont constamment en diminution. Ce ne sont pas les matières centrales sur lesquelles un projet comme celui-ci doit se construire. »

- Guy Simard, directeur du développement industriel chez Innovation et développement Manicouagan

Le promoteur voit plusieurs avantages à étendre le réseau ferroviaire à la Côte-Nord. Cette stratégie permettrait de créer un corridor nordique qui relierait l'Ouest à l'océan Atlantique sans passer par les grands centres urbains comme Toronto, Montréal et Québec. Ce faisant, il réduirait les activités de transbordement dans ces zones densément peuplées et il dégagerait des voies ferrées du Sud pour augmenter le transport de passagers.

« Le Canada et le Québec ont tout à gagner à miser sur le train, a expliqué M. Simard. Le train, c'est le tiers des émissions de CO2 du camion par tonne de marchandise transportée. »

Le conseil régional de l'environnement (CRE) du Saguenay-Lac-Saint-Jean se dit préoccupé par les risques de déversement d'hydrocarbures en cas de déraillement. Mais il se dit favorable à une étude de faisabilité sur QcRail.

« Il y a actuellement plusieurs projets industriels dans le Saguenay, une hausse des bateaux de croisières [...] qui vont accroître la navigation commerciale dans le Saguenay, explique Tommy Tremblay, directeur du CRE. Si tous les projets vont de l'avant, la navigation commerciale devrait doubler d'ici 2020 et tripler d'ici 2030, avec tout l'impact qu'on appréhende sur le béluga et sur l'écosystème du Saguenay. »