(Québec) Québec va subventionner le salaire d’environ 1200 journalistes jusqu’à concurrence de 26 250 $ par année. C’est la pièce maîtresse du plan d’aide aux médias écrits annoncé hier par le gouvernement Legault.

Martin Croteau Martin Croteau
La Presse

La ministre de la Culture, Nathalie Roy, et le ministre des Finances, Eric Girard, ont dévoilé six mesures pour soutenir la presse écrite. Le plan coûtera 50 millions par année d’ici 2024.

« La diversité de l’information, c’est important, a résumé M. Girard. Une information de qualité, nous considérons que c’est essentiel à notre démocratie. Et, bien sûr, l’aide a été quantifiée dans le respect de la capacité de payer des contribuables. »

La principale mesure est un nouveau crédit d’impôt remboursable de 35 % pour les employés des salles de rédaction et des technologies de l’information. Il s’appliquera à un salaire annuel s’élevant jusqu’à 75 000 $.

La mesure est rétroactive au 1er janvier dernier et elle est permanente. Elle profitera à 200 entreprises de presse qui emploient 1200 journalistes.

Aujourd’hui, nous venons solidifier un pilier de notre démocratie, qui est ébranlé depuis des années déjà, soit le droit à l’information. […] Nous avons tous saisi l’importance de mettre en place rapidement un plan d’aide, tel que promis, équitable, et qui s’applique à tous, petits et grands journaux.

Nathalie Roy, ministre de la Culture

Québec prolonge par ailleurs le crédit d’impôt sur la transformation numérique des médias écrits. Il bonifie des programmes d’aide existants du ministère de la Culture. Et il exempte les journaux imprimés de verser des compensations à l’État pour financer la collecte sélective. Cette somme sera désormais épongée par le gouvernement.

M. Girard compte également emboîter le pas au gouvernement fédéral si celui-ci reconnaît à certains médias comme La Presse le statut de donateur admissible. Cela leur permettra de remettre des reçus fiscaux pour dons, qui deviendront alors déductibles d’impôt.

Enfin, Mme Roy annonce qu’elle va réviser de fond en comble la politique de placement publicitaire du gouvernement. Elle cherchera à la modifier pour mieux soutenir les médias en région.

Première étape

Une commission parlementaire étudie la crise des médias depuis l’été. Le gouvernement Legault n’a pas attendu ses recommandations avant de procéder à l’annonce d’hier. On souhaite ainsi aider la vente de Groupe Capitales Médias.

Cette entreprise, qui publie Le Soleil, Le Droit, Le Nouvelliste, La Tribune, Le Quotidien et La Voix de l’Est, s’est placée à l’abri de ses créanciers cet été. En annonçant dès maintenant les modalités de l’aide publique, Québec souhaite donner plus de « prévisibilité » à un éventuel acquéreur.

Le plan annoncé hier ne prévoit aucune mesure pour les médias radiophoniques ou télévisés ni pour les agences de presse. Des mesures pourraient être annoncées plus tard, a indiqué Mme Roy.

« Pour ce qui est de la commission, j’ai très hâte de voir les […] observations qui seront faites par les députés, a expliqué Mme Roy. À la lumière de ces observations-là, nous irons naturellement plus loin dans la mesure où, comme je vous disais, la commission allait plus loin que l’aide exclusive aux médias de la presse écrite. »

Accueil mitigé

Les partis de l’opposition ont réservé un accueil mitigé au plan d’aide du gouvernement. S’ils se disent d’accord avec le crédit d’impôt, ils craignent que les mesures ne permettent pas aux médias de composer avec l’érosion de leurs revenus publicitaires aux mains de Facebook et de Google.

On tente de soigner un symptôme sans jamais attaquer la maladie.

Isabelle Melançon, députée du Parti libéral

« C’est comme s’il allait porter une bombonne d’oxygène au milieu [des médias] au fond de l’eau, puis après le laisser avec ça, a illustré la députée de Québec solidaire Catherine Dorion. Mais il va rester au fond de l’eau, puis la bombonne d’oxygène, elle va durer un certain temps. »

Le député du Parti québécois Harold LeBel reconnaît que le gouvernement caquiste fait un « pas dans la bonne direction ».

« Ce que j’espère, c’est que ces mesures pourront éventuellement s’intégrer dans une politique plus large, une politique plus large qui devra interpeller le fédéral », a-t-il dit.

Le monde des médias globalement satisfait

PHOTO PAUL CHIASSON, LA PRESSE CANADIENNE

Pierre-Elliott Levasseur, président de La Presse

« On a pris le temps de nous écouter, de comprendre les enjeux et l’ampleur du défi. J’attendais de voir la lumière au bout du tunnel. Il y avait un caillou que les gouvernements pouvaient faire exploser au bout. On l’a fait au provincial. J’espère que le gouvernement fédéral va s’inspirer de ce que le provincial vient de faire, soit d’augmenter le cap salarial et le montant du crédit d’impôt à 35 %. Ça ne veut pas dire que le travail est terminé. Il y a certainement encore des mesures à prendre. Mais on roule maintenant dans un train qui va dans la bonne direction et on va être capable de se sortir du tunnel. »

— Pierre-Elliott Levasseur, président de La Presse

« Bien que mentionnant l’importance d’agir rapidement de manière équitable et pérenne face aux enjeux vécus par les médias écrits, le plan affiche cependant une absence de vision globale et à long terme. Grande absente : la télévision. [...] En offrant la possibilité de recevoir un soutien temporaire d’Investissement Québec, le gouvernement met en place une échappatoire pour des groupes de presse n’ayant pas adapté leur modèle d’affaires et rentabilisé leur exploitation. [...] Silence radio : rien sur les GAFAM. »

— Déclaration de Quebecor publiée sur les réseaux sociaux

« On prend ces mesures avec beaucoup de satisfaction. Elles sont suffisamment larges pour inclure toute la presse, sans mettre de côté les médias régionaux. Ça ne règle pas tout, car on est toujours en transformation. On voit la fin d’un modèle d’affaires et l’émergence d’un nouveau dont les contours sont très mal définis. Mais pour l’instant, ces mesures permettent aux acquéreurs potentiels des journaux de Groupe Capitales Médias de baser leur plan d’affaires sur des données prévisibles. Elles arrivent au bon moment, car ils ont jusqu’au 25 octobre pour déposer une offre ferme. Là, on y croit, à la transition du groupe et à sa viabilité. »

— Stéphane Lavallée, président exécutif intérimaire de Groupe Capitales Médias

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Pascale St-Onge, présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN)

« C’est une excellente nouvelle. Ces mesures étaient attendues à la FNC depuis plusieurs années. Nous sommes satisfaits du pourcentage de crédit d’impôt de 35 %. Et un plafond de 75 000 $ est plus acceptable que du côté fédéral [25 % sur un salaire maximal de 55 000 $]. Autre bonne nouvelle, le crédit est rétroactif au 1er janvier 2019. Les gens soufflent. C’est un bon coup de main. Reste beaucoup d’inquiétudes dans les médias écrits. On est conscients que c’est une mesure d’urgence et que le gouvernement devra faire face à l’iniquité fiscale et réglementaire du web. »

— Pascale St-Onge, présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN)

« On est très contents. Le 35 % de crédit d’impôt est plus élevé qu’au fédéral. On a augmenté le plafond à 75 000 $. On a aussi inclus les graphistes dans ces mesures. C’est la reconnaissance qu’une salle de rédaction, c’est tout le monde et qu’il y a aussi de la création. Par ailleurs, l’abolition de la taxe sur le recyclage est bienvenue. Comme nous consommons encore beaucoup de papier, cette dépense nous fait très mal. C’est une belle lumière au bout du tunnel, mais le combat n’est pas terminé. Nos revenus continuent de baisser. On se fait voler par les Google et Facebook qui contrôlent 85 % des revenus publicitaires sur internet. »

— Benoit Chartier, président d’Hebdos Québec

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Brian Myles, directeur du Devoir

« C’est un programme complet, rigoureux, qui répond à un souci d’équité et qui a un impact durable pour tous les types de média. Un programme solide qui répond aux préoccupations de toute l’industrie. Aucun joueur n’a été exclu. Je trouve intéressant que ça vienne sécuriser ce qu’il y a de plus important, des actifs importants de la salle de rédaction. Ça va nous permettre de prendre des risques et d’investir dans le contenu. »

— Brian Myles, directeur du Devoir

« C’est un pansement sur une hémorragie. Cette aide va diminuer les coûts d’opération de ceux qui ont une grande structure de coûts. Mais elle n’est pas structurante pour l’industrie, alors que la pub chute et que les ventes en kiosque ne sont pas en croissance. Ce n’est pas une vision d’industrie, mais une mesure d’urgence, une réponse à court terme. À la Commission sur l’avenir des médias d’information, j’ai fait valoir qu’un crédit d’impôt, c’était bien, mais que ça prenait un fonds d’investissement comme le Fonds des médias pour la télé. Un tel modèle structure une industrie et crée un écosystème. »

— Philippe Lamarre, fondateur du magazine Urbania

Propos recueillis par Isabelle Massé, La Presse