(Ottawa) Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) assure néanmoins qu’il restera neutre durant les prochaines élections

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Alors que le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, débarque demain à l’Assemblée nationale, le chef conservateur Andrew Scheer ne cache pas son souhait qu’un gros canon comme le leader albertain fasse campagne au Québec pour battre Justin Trudeau à l’automne.

Pour la première fois depuis son élection, en avril dernier, Jason Kenney rencontrera son homologue québécois, François Legault. Les discussions risquent de tourner autour de l’exploitation pétrolière, une pomme de discorde entre les deux provinces.

Même si le premier ministre du Québec avait qualifié de « pétrole sale » celui extrait des sables bitumineux de l’Alberta, Jason Kenney avait tendu la main aux Québécois en s’adressant directement à eux, en français, dans son discours de victoire, affirmant que le Québec et l’Alberta sont « des alliés naturels » économiques.

En coulisses, au Parti conservateur, on espère que cette nouvelle relation ouvre la voie à une alliance électorale. Car il existe à la Coalition avenir Québec une importante filière conservatrice – d’anciens candidats, conseillers et attachés qui ont œuvré au sein du gouvernement Harper sont passés chez les caquistes.

C’est notamment le cas du ministre québécois des Finances, Eric Girard, qui a fait un saut à Edmonton il y a deux semaines afin de s’entretenir avec Jason Kenney. Avant d’hériter de la fonction de grand argentier à Québec, Eric Girard s’était présenté sous la bannière du Parti conservateur en 2015.

« On a des liens naturels avec ces gens-là. Mais je ne m’attends pas à ce que M. Legault et les gens de la CAQ disent : “On appuie les conservateurs all the way” », a affirmé à La Presse une source conservatrice fédérale qui a requis l’anonymat afin de discuter plus librement de questions stratégiques.

Au bureau de François Legault, on confirme cette impression : « Notre gouvernement n’a pas l’intention de s’immiscer, d’aucune façon [dans la campagne], et nous allons adopter une position de neutralité en toutes circonstances », a déclaré Nadia Talbot, attachée de presse.

Invité à dire s’il voyait d’un bon œil la possibilité que Jason Kenney s’immisce dans le débat en prévision de la campagne électorale fédérale, le chef conservateur Andrew Scheer a répondu en arguant que les deux provinces avaient des batailles similaires à mener.

« Il y a beaucoup de choses en commun entre l’Alberta et le Québec quand on parle du respect des champs de compétence, du respect du rôle des provinces dans la Confédération, alors j’ai confiance que M. Legault et M. Kenney vont avoir beaucoup de choses en commun. » — Andrew Scheer, chef du Parti conservateur du Canada

Pas d'alliance chez les libéraux

Chez les libéraux fédéraux, on a poliment invité le premier ministre albertain à concentrer ses énergies sur les enjeux propres à sa province. « M. Kenney devrait plutôt se concentrer sur le fait de mettre un plafond sur les émissions de gaz à effet de serre en Alberta », a fait savoir la ministre du Tourisme et de la Francophonie, Mélanie Joly.

Le codirecteur de la campagne libérale pour le Québec et ministre du Patrimoine, Pablo Rodriguez, affirme pour sa part que les libéraux ne miseront pas sur ce genre de formule d’alliance lors de la campagne d’octobre.

« On le sait déjà qu’Andrew Scheer va faire campagne avec Doug Ford et avec Jason Kenney […] Eux, ils ont fait une alliance formelle, l’alliance de la droite. Nous, ce n’est pas ça. On a un chef, on a une équipe […] On mise beaucoup sur le travail de nos candidats. » — Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien, en entrevue avec La Presse

Il reste qu’à une autre époque, aux élections de 2015, l’ancienne première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, a fait campagne aux côtés de Justin Trudeau. « C’est quelque chose qui n’existe pas vraiment au Québec. On l’a vu ailleurs dans d’autres provinces, mais au Québec chacun demeure dans son champ de juridiction. [L’appui] c’est souvent basé sur des relations personnelles, sur des amitiés », a illustré M. Rodriguez.

KENNEY AUSSI EN ONTARIO

Le premier ministre Kenney pourrait bien retourner en Ontario pour donner un coup de main à Andrew Scheer, et ce, dans des terres qu’il avait labourées à l’époque où il était ministre fédéral de l’Immigration : celles du « 905 », l’indicatif régional des circonscriptions multiethniques situées dans la grande région de Toronto.

Il serait là en terrain ami, c’est-à-dire dans l’une des provinces où un gouvernement conservateur a promis de se battre bec et ongles contre la taxe carbone de Justin Trudeau. Mais au Québec, la donne n’est pas la même, et une implication de Jason Kenney pourrait nuire au lieu d’aider, relève Frédéric Boily, professeur de science politique à l’Université de l’Alberta.

« Il traîne trop de casseroles derrière lui [pour aller au Québec]. Il y a la question des oléoducs, mais il y a aussi toutes les questions touchant le conservatisme social et religieux. Jason Kenney peut arriver à jongler avec ces questions-là sur la scène politique albertaine, mais en dehors de l’Alberta, et surtout au Québec, j’ai l’impression que ça le plomberait », note-t-il à l’autre bout du fil.

Au Québec, les libéraux de Justin Trudeau devront défendre seuls le bilan de leur premier mandat, le Parti libéral du Canada et celui au Québec ayant établi depuis des décennies une saine distance entre leurs camps.