(Québec) Politique et religion ? Dans un Québec qui revendique la laïcité de l’État, les rapports entre nos politiciens et la foi sont souvent prévisibles, mais parfois surprenants.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Robert Bourassa était plus religieux qu’on ne le croit. Jacques Parizeau était un anticlérical convaincu. René Lévesque était plutôt indifférent au débat sur la religion, tout comme l’ont été après lui Daniel Johnson fils, Jean Charest et Philippe Couillard.

L’été dernier, Gilles Duceppe, ancien chef du Bloc québécois, a fait une démarche officielle auprès de l’archevêché de Montréal. Il a apostasié, renonçant explicitement à la religion. « Je respecte les croyants, mais je ne pouvais supporter l’hypocrisie du Vatican, notamment à l’endroit des homosexuels », confiait-il hier à La Presse. Ses enfants ne sont pas baptisés.

À l’autre bout du spectre, l’ancien maire de Montréal Gérald Tremblay est un fervent catholique. À sa résidence secondaire, à Saint-Hippolyte, M. Tremblay se recueille dans un petit sanctuaire, qu’il entretient religieusement. À un ex-collaborateur qui avait survécu au séisme à Haïti, il avait confié : « J’ai prié pour toi. »

Chez lui, les convictions religieuses vont de pair avec l’engagement politique. « Pour moi, Dieu existe, je n’ai jamais eu de doute », dit d’emblée M. Tremblay, joint chez lui hier soir. Les convictions religieuses n’empêchent pas l’action : « L’intérêt supérieur d’un élu est le mieux-être des citoyens. Quand j’ai changé la loi sur les heures d’ouverture [Québec avait permis l’ouverture des commerces le dimanche], j’avais eu des pressions des communautés religieuses. Quand le débat a porté sur le crucifix au conseil municipal, j’ai dit que ce n’était pas essentiel pour la vie des citoyens. Il y a moyen de concilier les deux », insiste-t-il. « Mes convictions profondes, que les gens m’identifient à des valeurs, c’est ce qui m’a permis de faire des choses en politique », a-t-il dit.

Legault « souhaite que Dieu existe »

En quelques phrases, François Legault a soulevé hier une réflexion sur la politique et la spiritualité. À quelques mètres de la salle où le projet de loi sur la laïcité était discuté, M. Legault y est allé de réflexions sur l’existence d’un être suprême. La question avait été abordée la veille en point de presse, mais il n’avait jamais pensé que le sujet reviendrait le lendemain. Il n’avait pas de déclaration préparée.

« En vieillissant, c’est une question qu’on se pose de plus en plus », a répondu, songeur, M. Legault, qui aura 62 ans à la fin du mois. À ses collaborateurs, M. Legault n’a jamais caché qu’il était croyant.

L’existence de l’horloge suppose-t-elle un Grand Horloger ? « On peut dire que Dieu existe, [ou] on peut dire que tout est un hasard. Mais c’est un hasard assez spécial qu’il y ait eu le Big Bang, la vie, des êtres humains qui pensent, a-t-il poursuivi. Personne ne peut confirmer par la science ni une position ni l’autre. » François Legault termine avec un pari que Blaise Pascal n’aurait pas désavoué : « Moi, je souhaite que Dieu existe, car je pense que la vie serait injuste sinon », a conclu le premier ministre, qui a été baptisé, est catholique, mais non pratiquant. Il vient d’une famille à l’évidence catholique ; le chanoine Lionel Groulx, un cousin éloigné, avait béni le mariage de ses parents.

La foi et les politiciens québécois. Une petite recherche donne lieu à quelques surprises. Robert Bourassa était beaucoup plus religieux qu’on ne le croit, observent ses proches. Son audience en tête à tête avec le pape Paul VI, plus de 45 minutes, a été un moment important pour lui dans son premier mandat. 

Il ne pratiquait pas, mais était à l’évidence croyant et allait se recueillir chez une congrégation religieuse à Québec quand il avait une décision importante à prendre. Mais il ne faisait pas de prosélytisme, ne tentait pas de convaincre qui que ce soit. Jean Lesage, le premier ministre de la Révolution tranquille, n’était pas à l’heure révisionniste de Vatican II. Il était très pratiquant, comme on l’était dans les années 50. Les gens attentifs qui visitent l’ancien Grand Séminaire de Saint-Hyacinthe pourraient apercevoir une photo de Daniel Johnson père portant la soutane. Il a fait deux années d’études religieuses avant de se tourner vers le droit. Ses fils, Daniel et Pierre Marc, devenus aussi premiers ministres, n’ont jamais mêlé politique et religion.

Claude Ryan était un homme de conviction et a parlé ouvertement de sa foi. Il a publiquement dit que « la main de Dieu » l’avait amené à la vie politique. Après un stage à l’Université pontificale grégorienne, à Rome, au début des années 50, il a dirigé l’Action catholique canadienne de 1945 à 1962 avant de devenir éditorialiste et bientôt directeur du Devoir. Ses ouvrages Le contact dans l’apostolat et La vie intellectuelle des militants chrétiens datent de 1959. En 2004, un peu avant sa mort, il a publié Mon testament spirituel — L’homme d’Église dans la société. Quand Robert Bourassa est tombé malade, Claude Ryan lui a apporté un soutien dans la foi. À la fin de sa vie, Ryan assistait à la messe deux fois par jour.

Beaucoup de politiciens sont religieux, mais n’en font pas état. Liza Frulla ne pratique pas, mais ne peut visiter une église sans allumer un lampion. Paul Martin va à l’église tous les dimanches. Christine St-Pierre n’a jamais caché ses convictions. Dominique Vien et Rita de Santis, ex-ministres de Philippe Couillard, portaient toujours une croix.

Lévesque contre Parizeau

René Lévesque n’avait pas de position tranchée en matière de religion. Il respectait l’Église, mais était agnostique, et non pas athée. La religion faisait partie de sa culture, de ses références. Avant de devenir premier ministre, il a déjà confronté ses militants sur la question de l’avortement, sa position a évolué par la suite. Après une longue relation, il a finalement épousé civilement Corinne Côté en 1979, davantage à cause de la pression de l’électorat que par conviction religieuse. Il a rencontré le pape Jean-Paul II à Rome, en audience privée, avant son voyage au Québec en 1984.

Contrairement à René Lévesque, Jacques Parizeau avait des positions tranchées sur la religion. C’était un anticlérical convaincu, mais il était croyant. Il était marié et a fait baptiser ses enfants. Devenu veuf, il s’est marié civilement à Lisette Lapointe. Il avait grandi dans le Québec de Duplessis aux convictions religieuses bien connues – Duplessis entretenait une dévotion particulière à saint Joseph, et c’est pourquoi les élections tombaient systématiquement le mercredi, jour consacré au père nourricier du Christ.

Lucien Bouchard est beaucoup plus proche de la religion. Marié à une divorcée, Audrey Best, il était consterné de ne plus pouvoir communier. Il a bien mal pris que l’évêque de Québec, Maurice Couture, le force publiquement à renoncer à toucher sa pension de député fédéral. Il était proche de Mgr Turcotte, qui est intervenu pour que, tout de suite après avoir quitté la politique, M. Bouchard puisse rencontrer le pape Jean-Paul II, un moment important pour l’ancien premier ministre. Dans sa pratique à Chicoutimi, il conseillait déjà les congrégations religieuses sur le plan juridique, ce qu’il fait encore aujourd’hui.

Bernard Landry n’était pas pratiquant, mais les funérailles qu’il avait personnellement orchestrées se sont déroulées à la basilique Notre-Dame. Il avait prévu ensuite une petite cérémonie à l’église de son patelin, Verchères. Il est inhumé au côté de sa première épouse, Lorraine Laporte, dans le cimetière catholique.

Jean Charest est un homme de sa génération. Croyant, il ne pratique pas. Il est marié et ses enfants ont été baptisés. Ses collaborateurs ne se souviennent pas d’une occasion où il aurait partagé sa foi. Il est allé à Rome, avec une délégation importante du Québec, pour les funérailles de Jean-Paul II.

Comme premier ministre, Philippe Couillard était sensible à l’héritage religieux, mais plus par intérêt pour l’histoire que par attachement spirituel. Il a tenu à apporter la bible familiale pour sa prestation de serment.