(QUÉBEC) On ne sait pas qui gagnera la course à la succession de Philippe Couillard l’an prochain. Mais au train où vont les choses, on sait qui risque de la perdre : le Parti libéral du Québec (PLQ). L’incapacité du parti à attirer des candidatures de poids pour prendre ses commandes soulève bien des questions à l’interne.

DENIS LESSARD
DENIS LESSARD La Presse

À telle enseigne qu’un essaim de militants libéraux mettra tout son poids dans la balance pour convaincre l’ex-ministre Pierre Moreau de faire un retour. Ce dernier sera de passage au conseil général du PLQ, qui réunira environ 500 militants cette fin de semaine à Drummondville. Fin 2018, il avait vite coupé court aux conjectures en annonçant qu’il ne serait pas de la course. Il était temps de passer le relais à une autre génération, avait-il dit. Tous ses supporters étaient derrière André Fortin, le député de Pontiac. Or, ce dernier a déclaré forfait.

En ce qui concerne les règles, les jeux sont faits ; Rafaël Primeau-Ferraro, président de la Commission juridique, a fait le tour des associations. Quasi unanimement, elles souhaitent que le prochain chef soit choisi au printemps 2020. Dans les bulletins de nouvelles, pour la politique, il y aura une plage disponible entre les élections fédérales d’octobre prochain et la présidentielle américaine de novembre 2020.

Les conditions devraient ressembler à celles de la course de 2013. Pour devenir candidat, on devra récolter 500 signatures de militants, venues de 50 circonscriptions différentes, dans 10 régions. Les candidats devront faire un dépôt important. C’était 50 000 $ en 2013 ; cela pourrait être 75 000 $ cette fois – la décision n’était pas arrêtée cette semaine. Lors de la précédente course, les candidats pouvaient dépenser jusqu’à 600 000 $ ; ce sera du même ordre, mais on haussera la barre si la campagne est un peu plus longue.

Mais avoir des règles ne signifie pas qu’il y aura une course susceptible de soulever l’intérêt. Les candidates probables, Dominique Anglade et Marwah Rizqy, ont des profils comparables : jeunes, issues de minorités visibles, élues à Montréal. Dans un parti qui doit s’ouvrir sur les régions, reconquérir les francophones, on entend bien des inquiétudes.

Moreau, l’inconnue

Pierre Moreau a d’abord soutenu que cela ne changeait pas ses plans de match ; il est devenu l’administrateur du bureau d’avocats où il travaillait avant de faire le saut en politique – il dirige désormais 68 avocats. Mais il a pris quelques jours pour sonder le cœur des militants d’Abitibi – officiellement, il recrutait des avocats pour une éventuelle antenne de son cabinet.

Les raisons qui l’avaient poussé, en décembre, à tourner le dos à un retour sont toujours là ; au début de la soixantaine, il devrait attendre quatre ans avant les prochaines élections. Et s’il ne les remporte pas, il y a fort à parier, compte tenu de l’histoire du PLQ, qu’on ne lui donnerait pas une deuxième chance. 

Mais la politique est une drogue dure ; la fin de semaine lui permettra d’évaluer les progrès de sa désintoxication. Sa mise en scène était prête cette semaine : il a demandé à son ancienne association, dans Châteauguay, qu’elle réclame, publiquement, un retour de l’enfant prodigue.

Une chose est acquise : M. Moreau l’emporterait très probablement s’il se mettait en piste. Les adversaires ressortiront son passé ; il était fermement derrière la candidature d’Éric Tétreault dans la partielle de Louis-Hébert. L’opération avait tourné à la catastrophe, et un an avant les élections générales, donné des ailes à la Coalition avenir Québec (CAQ). Sa loyauté envers Philippe Couillard avait été souvent mise en doute.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Dominique Anglade, députée libérale de Saint-Henri–Sainte-Anne

Dominique Anglade, ministre de l’Économie sous Philippe Couillard, sera de toute évidence en piste. C’est ce qu’elle laissera d’ailleurs entendre aux militants qui viendront prendre un verre dans la suite qu’elle a réservée ce soir. Elle porte comme un boulet son passé caquiste – elle a été présidente du parti de François Legault. Mais son parcours depuis est sans faux pas. Elle est de loin la députée libérale la plus efficace à la période quotidienne des questions à l’Assemblée nationale.

Anglade courtise les régions

Geste stratégique, la semaine dernière, dans une réunion du caucus, elle a annoncé qu’elle favoriserait le compromis Bouchard-Taylor dans le dossier de la laïcité, une question clivante au PLQ. Elle faisait ainsi un signe aux régions, aux militants francophones plus favorables à l’interdiction du port de signes religieux. À l’inverse, Marwah Rizqy, la nouvelle députée de Saint-Laurent, aussi intéressée par la course, est, elle, partisane de la ligne traditionnelle du PLQ, l’absence d’interdiction pour ceux qui désirent afficher leur confession.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Marwah Rizqy, députée libérale de Saint-Laurent

Une chose est sûre, Gaétan Barrette ne sera pas partant. Ce rude jouteur donnerait du tonus à une course qui, sans Pierre Moreau, risque d’être monotone. Mais l’ancien ministre sait bien que s’il pourrait avoir la sympathie des militants, ce serait une tout autre histoire pour ce qui est des électeurs.

Des militants espèrent aussi que la défaveur que connaissent les libéraux fédéraux puisse en convaincre certains de faire le saut au provincial. On rêve secrètement d’un François-Philippe Champagne, un politicien naturel, qui serait craint par les stratèges de la CAQ. 

Mais, quoi qu’il advienne du gouvernement Trudeau, M. Champagne sera réélu dans Shawinigan, son destin est à Ottawa. On rêve aussi de Mélanie Joly, mais elle vient aussi de Montréal. Et Denis Coderre est plus intéressé par un retour à la mairie de Montréal.

Pierre Moreau sait bien que l’histoire politique québécoise est pleine de ces candidats qui plient les genoux après avoir dit non. Éditorialiste au Devoir, Claude Ryan avait dit que « la porte [était] fermée » en 1978, que sa décision de ne pas briguer la direction du Parti libéral était « irrévocable ». Mais la tentation de s’inscrire dans le débat référendaire, qui s’annonçait, était trop forte. Jean Charest, en 1998, avait aussi affirmé sans hésiter qu’il resterait à Ottawa. Le chef du Parti progressiste-conservateur devenu microscopique était devenu le champion des fédéralistes au référendum de 1995. Lui aussi s’est laissé convaincre. Au Parti québécois, Gilles Duceppe, lui, avait dit oui, puis non… dans la même journée.

À ces candidats réclamés, il faut ajouter les défections imprévisibles ; en 1993, tout était en place pour une course entre Gérald Tremblay et Daniel Johnson pour la direction du PLQ. Tremblay s’est désisté à la onzième heure ; la salle était réservée pour le lancement de sa campagne, les communiqués de presse étaient même imprimés. En 1985, Bernard Landry, lui, s’était retiré en pleine course, au PQ, faute d’appuis.