Comme l’été dernier, 13 de nos journalistes se relaient quotidiennement pendant un mois pour faire progresser une intrigue lancée par Stéphane Laporte. Un exercice ludique inspiré des cadavres exquis des surréalistes. Cette année, notre polar nous ramène en 1976… au moment où tout bascule pour le jeune enquêteur Baptiste Bombardier. Bonne lecture !

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

À 4 h cette nuit-là, Jean Drapeau avait bondi de son lit comme s’il était attendu au champ de bataille. Il appelait cela « le matin ».

Son chauffeur l’attendait devant la porte de son cottage de la rue des Plaines, en fumant une Belvédère.

Vous écoutez Sommeil interdit, avec Roger Drolet… disait la radio de CKVL. Le maire de Montréal ouvrit la portière de la voiture au moment où l’animateur expliquait à une auditrice éplorée la façon de guérir l’impuissance de son mari.

« Bonjour, monsieur Piché…

— Bonjour, monsieur le maire, répondit nerveusement le chauffeur, comme pris en flagrant délit. Il poussa furieusement sur la cassette Colette Boky chante Strauss que le maire écoutait tous les foutus matins pour se rendre à l’hôtel de ville avant l’aube.

— Prenez donc Sherbrooke, monsieur Piché, on va passer devant le Stade », dit-il au chauffeur.

Depuis que le gouvernement du Québec l’avait humilié en retirant à « sa » ville le contrôle du chantier olympique, le maire de Montréal ne faisait plus que des visites nocturnes et furtives du chantier.

« Je sais pas ce qu’y se passe, m’sieur le maire, c’est bloqué…

— Accident de travail, y paraît, expliqua un policier.

— L’accident, c’est qu’ils travaillent », pensa le maire, en ruminant une amertume antisyndicale.

À 7 h, Gérald Bling, le numéro deux de la Ville et chef du comité exécutif, devait venir le voir pour leur rencontre hebdomadaire. C’est plutôt Mme Bling qui l’appela.

« Excusez-moi de vous déranger, monsieur le maire, mais Gérald est pas rentré de la nuit, je me demandais… »

Le maire Drapeau eut à peine le temps de dire qu’il l’attendait lui aussi que son chef de cabinet entra dans le bureau sans frapper, suivi du directeur du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal, accompagné de la cheffe du renseignement criminel.

« Je vais devoir raccrocher, on se tient au courant, bon courage », dit le maire.

Le maire invita les hauts gradés à s’asseoir. Le directeur, Paul Cavalier, demanda la permission de fumer et sortit d’un étui une Craven A King Size longue comme un mât de stade qui excita l’imagination du maire. La cheffe du renseignement, Manon Ryan, n’avait pas demandé la permission pour chiquer la moitié d’un paquet de Juicy Fruit. Le mélange des effluves de cigarette et de gomme au petit matin donna la nausée au chef de cabinet, qui prétexta une urgence pour sortir juste avant de vomir sur le plancher patrimonial.

« Que me vaut cette visite matinale ?

— On vient vous avertir avant que Michel Auger sorte ça dans l’édition d’après-midi de La Presse, monsieur le maire, dit le directeur. Premièrement, on pense qu’un homme a été abattu cette nuit sur le chantier du Stade.

— Vous… pensez ?

— Un témoin a entendu un coup de feu et vu un homme tomber de la grue principale, mais on n’a pas trouvé le corps. »

Un silence de trois secondes suivit, pendant lequel la boss du renseignement n’arrêta pas de chiquer. Le maire dévisagea les deux policiers, impatient.

« Monsieur Cavalier, il y a eu 101 assassinats dans l’île de Montréal l’an dernier et ça s’annonce pas diable mieux cette année. Alors à moins que vous pensiez que le corps se trouve à l’hôtel de ville, je ne vois pas pourquoi vous venez déranger le maire de la métropole du Canada qui s’apprête à accueillir le monde entier, sans parler du défilé de la Coupe Stanley cet après-midi, pour un homicide dont vous n’êtes même pas certain !

— C’parce que… c’est pas toute, monsieur le maire. C’est pas pour rien que la cheffe du renseignement criminel est ici. Manon ? »

Ryan, d’un geste de prestidigitatrice, s’était débarrassée de sa chiquée en la collant sous sa fausse chaise Second Empire.

« Un hélicoptère de la compagnie Béton Précontraint Lépine, le plus gros fournisseur du Stade…

— Je sais TRÈS BIEN c’est qui, BPL !

— Ouais, ben, l’hélico de BPL s’est écrasé cette nuit dans l’enclos des chèvres au Village du père Noël à Val-David. Y avait personne à bord.

— … Euh…

— Attendez, monsieur le maire, laissez-moi finir, l’interrompit la policière, en s’avançant sur sa chaise. Robert Lépine a été trouvé mort noyé dans sa piscine à Sainte-Rose…

— Mais ma foi du bon Dieu, qu’est-ce que…

— Écoutez-moi ! Aussi, le Ford LTD de votre président du comité exécutif, Gérald Bling, a été retrouvé à côté du Stade, les clés dedans, un Kik Cola encore froid pas fini, le moteur qui tourne…

— Oh…

— On a des raisons de penser que ces évènements pourraient être reliés. On voulait que vous soyez au courant. On a mis nos meilleurs là-dessus. Bling, des gens lui en veulent ? », demanda la cheffe du renseignement, feignant de ne pas déjà savoir qu’il avait « acquis » un immense terrain à Granby et qu’il était en train de s’y faire construire un chalet qu’un salaire d’élu municipal n’aurait jamais pu justifier.

Il aurait été plus facile de faire la liste des gens qui n’en voulaient pas à Bling. Toutes les entreprises qui n’ont pas eu de contrat lui en veulent. Les syndicats lui en veulent : ceux qui contrôlent le chantier parce qu’il ne les laisse pas tricher assez ; ceux qui sont exclus parce qu’ils sont exclus ; les autres élus lui en veulent parce qu’ils veulent sa job ; sa femme lui en veut quand il ne rentre pas ; sa maîtresse lui en veut quand il rentre ; sa mère protestante lui en veut depuis qu’il s’est converti au catholicisme pour se marier une première fois, puis au judaïsme pour son deuxième mariage, avant de s’installer « pour de bon » dans la religion anglicane à son troisième ; le maire lui-même lui en veut de laisser flotter une odeur de corruption dans l’hôtel de ville.

« Bon… D’accord… Merci », balbutia le maire, un peu sonné en donnant congé à ses visiteurs.

Dehors, le printemps avait verdi la ville. Des autobus s’agglutinaient dans le Vieux-Montréal, déversant des hordes de partisans du Canadien déjà vaguement ivres à la recherche de places pour le défilé. Au milieu de cette foule qui grossissait à vue d’œil, soudain, le maire aperçut un « nuvite », ce qui acheva de le déprimer. Il en était venu à accepter comme partie intégrante de la vie dans une « grande métropole internationale » les manifestations, les chocs entre fédéralistes et indépendantistes, entre francos et anglos, entre toutes les catégories de groupes marxistes, maoïstes, trotskystes, etc.

Mais ces hommes qui ne revendiquaient aucune idée politique, aucun droit, et qui se contentaient de courir flambant nus sans rien dire pendant les évènements publics lui semblaient le comble de l’absurde politique, de la décadence de la Civilisation.

Son indignation lui permit d’oublier un temps le sort nébuleux de Gérald Bling.

Chapitre 3 – Are you talking to me ? – Chantal Guy Lisez tous les autres chapitres de notre polar estival

Replongez dans l’ambiance des années 1970 en écoutant Arthur où t’as mis le corps ? de Serge Reggiani, le choix musical d’Yves Boisvert et découvrez notre liste de lecture de classiques que Baptiste Bombardier aurait sans doute fait jouer à fond la caisse dans sa Pontiac Astre jaune !

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Ceci est une œuvre de fiction. Le récit emprunte le nom de personnages réels, mais tous les éléments rapportés dans ce polar sont le fruit de l’imagination débordante de nos chroniqueurs et journalistes.