Tout l’été, La Presse vous fait parcourir le Québec en vous racontant la vie des rivières. Des histoires humaines, scientifiques ou historiques qui ont toutes une rivière pour attache. Cette semaine : la rivière des Mille Îles.

Quand Jean Lauzon a commencé à pagayer dans la rivière des Mille Îles, à la fin des années 1970, il fallait de l’imagination pour y voir un milieu naturel à sauvegarder. Plus caniveau que paradis du canot.

« Les villes flushaient directement dans la rivière. Il y avait des panaches de merde. Je pagayais dans le blé d’Inde, les condoms, le papier de toilette », s’est souvenu le sexagénaire, au printemps dernier, pendant une sortie sur l’eau avec La Presse.

Aujourd’hui, l’eau est embrouillée par les sédiments, mais nulle trace d’immondices. M. Lauzon a contribué à cette transformation en créant l’organisme qui allait devenir Éco-Nature. Le groupe se consacre à la protection et à l’interprétation du cours d’eau ainsi que de ses environs immédiats.

Parmi les activités-phares d’Éco-Nature depuis ses débuts en 1985 : la location d’embarcations. Parce que son cofondateur est un gars de plein air avant d’être un écolo.

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Jean Lauzon

Je suis surtout canoteur. Si j’aime la rivière des Mille Îles, c’est pour le canot. J’aime la protection parce que je n’ai pas le choix si je veux continuer à faire du canot.

Jean Lauzon

C’est d’ailleurs en amenant des jeunes en canot et en camping sur la rivière des Mille Îles, dans le cadre d’un camp de vacances municipal, que le Lavallois d’adoption en est tombé amoureux, malgré le niveau de contamination.

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Malgré des améliorations, l’eau de la rivière des Mille Îles demeure embrouillée par les sédiments.

« Disons que c’était limite », a-t-il relaté. Certains campeurs sont même tombés sérieusement malades à cause de la contamination de l’eau. « Des jeunes étaient allés laver leur vaisselle dans la rivière. On ne l’a pas su. Et ça a dégénéré. » Méningite virale.

Mais malgré l’état déplorable du cours d’eau, « on se promenait, on voyait ça, on voyait que c’était beau et qu’il manquait de milieux naturels en zone urbaine ».

La mangrove à Laval

  • Certains passages donnent l’impression d’être dans une mangrove.

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    Certains passages donnent l’impression d’être dans une mangrove.

  • Les érables argentés baignent dans l’eau dans une zone inondée de la rivière.

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    Les érables argentés baignent dans l’eau dans une zone inondée de la rivière.

  • Parmi les habitants des rives, des tortues n’hésitent pas à se jeter à l’eau.

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    Parmi les habitants des rives, des tortues n’hésitent pas à se jeter à l’eau.

  • Même si la baignade demeure hasardeuse dans la rivière, rien n’empêche d’en profiter pour faire d’autres activités aquatiques.

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    Même si la baignade demeure hasardeuse dans la rivière, rien n’empêche d’en profiter pour faire d’autres activités aquatiques.

  • Une famille de bernaches profite des berges.

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    Une famille de bernaches profite des berges.

  • Des castors ont agrémenté le paysage.

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    Des castors ont agrémenté le paysage.

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Dans une zone inondée par la rivière, le canot de Jean Lauzon se glisse à travers les troncs et les branches. On n’a qu’à plisser un peu les yeux pour imaginer une mangrove africaine ou un bayou louisianais. D’un bras expert, il manie la pagaie pour se faufiler. Un gondolier vénitien.

« Tout ça, c’est de l’érable argenté », une espèce qui ne voit pas d’inconvénient à avoir les deux pieds dans l’eau quelques semaines par année, explique-t-il. « L’été, tu ne peux pas rentrer ici. Là, on peut y aller parce que l’eau est haute. »

Sur certaines îles, ce sont plutôt des secteurs boisés matures qui ont pu survivre grâce à leur relatif isolement.

Les biologistes qui viennent ici, ils capotent. C’est parmi les forêts les plus riches au Québec.

Jean Lauzon

Autrefois toutes privées et parfois habitées, la plupart des îles de la rivière ont été protégées au fil des ans. « Il y a des gens qui se sont mis à nous donner des îles », a expliqué M. Lauzon, qui relate un don testamentaire à Éco-Nature dont la famille de la défunte a appris l’existence dans un bureau de notaire, au moment fatidique.

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Jean Lauzon a consacré 40 ans à la préservation des rives de la rivière. « C’était agréable quand même. C’étaient de beaux combats. On ne les a pas tous gagnés, mais… »

Tous les riverains ne se sont toutefois pas montrés aussi généreux.

Au fil des ans, Éco-Nature a ferraillé contre nombre de propriétaires délinquants, qui remblayaient des rives ou coupaient des arbres sans autorisation. Les plus gros conflits ont toutefois opposé l’organisation à l’hôtel de ville de Laval, notamment pendant l’administration de Gilles Vaillancourt, qui ne voyait pas la rivière à travers les mêmes lunettes. « Ils nous ont eus dans les pattes pendant 40 ans », a lâché Jean Lauzon, avec un air satisfait.

Le départ

L’année qui a suivi le départ à la retraite de Jean Lauzon, en 2021, Éco-Nature s’est vu confier la gestion de centaines d’hectares protégés sous l’appellation de « parc de la Rivière-des-Mille-Îles ». Plus de 150 000 personnes le fréquentent chaque année.

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Éco-Nature s’est vu confier la gestion de centaines d’hectares protégés sous l’appellation de « parc de la Rivière-des-Mille-Îles ».

Le maire de Laval et neuf homologues de la banlieue nord ont aussi signé un engagement commun pour l’agrandissement et la transformation du territoire actuel en « parc de conservation métropolitain ». « Celui-ci s’étendra sur 42 km tout le long de la rivière des Mille Îles et pourrait potentiellement couvrir plus de 5000 hectares », ont indiqué les maires.

Même si ce projet voit le jour, le travail est loin d’être terminé : la contamination de la rivière des Mille Îles n’est plus aussi visible qu’en 1985, mais la qualité de l’eau rend toujours la baignade impossible sur la plupart des tronçons. La faute – entre autres – aux surverses des systèmes d’égouts par temps particulièrement pluvieux.

« Il n’y a qu’un seul endroit propice à la baignade, a conclu la Fondation Rivières l’an dernier. À la lumière de ces données, la Ville de Laval gagnerait à redoubler d’efforts pour assainir ses eaux usées. »

Jean Lauzon laisse ce travail à ces successeurs. « J’ai fait 40 ans à protéger les rives, à empêcher les remblais, à empêcher les coupes à blanc, a-t-il dit. C’était agréable quand même. C’étaient de beaux combats. On ne les a pas tous gagnés, mais… » Des combats d’autant plus importants que la rivière sert de source d’eau potable pour 500 000 personnes.

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La rivière des Mille Îles sert de source d’eau potable pour 500 000 personnes.

Quant aux prochaines années, le canoteur quitte cette année Laval et la rivière des Mille Îles pour un lac des Laurentides. Pour de bon : « Vous n’auriez pas besoin d’une maison ? »

Il reviendra de temps en temps. Une descente de bateau, c’est tout ce qu’il lui faut.

En savoir plus
  • Une rivière peu profonde
    La rivière des Mille-Îles fait 1,5 mètre de profondeur en moyenne
    Source : Communauté métropolitaine de Montréal