(Ottawa) Les Forces armées canadiennes (FAC) veulent faire le ménage dans le service d’aumônerie : ceux qui refusent de soutenir les membres de la communauté LGBTQ+ qui servent dans l’armée sont avertis que c’est la porte qui les guette.

Publié le 13 déc. 2021
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

La « culture de sexualisation » et la discrimination dans les Forces armées canadiennes (FAC) décrite dans le rapport accablant publié en 2015 par la juge Marie Deschamps ne visent pas seulement les femmes : elles touchent aussi les membres de la communauté LGBTQ+. Au service d’aumônerie, on a récemment lancé une mise en garde à ce sujet.

« Si l’on apprenait, soit par autodivulgation ou en raison d’une plainte, qu’un aumônier est ou a été incapable ou réticent à aider un membre des Forces armées canadiennes ou sa famille, incluant des membres LGBTQ2+, le mandat de cet aumônier serait suspendu immédiatement en attendant les résultats d’une enquête », est-il écrit dans une note de breffage préparée le 5 août dernier.

À l’issue du processus, s’il est déterminé qu’un aumônier « est incapable, pour quelque raison que ce soit », d’offrir du soutien à des militaires qui font partie de la communauté, « le mandat de l’aumônier sera révoqué par l’aumônier général, et l’aumônier ne pourra plus servir dans les Forces à titre d’aumônier », poursuit-on dans ce document obtenu par La Presse grâce à la Loi sur l’accès à l’information.

Diversité

La note de breffage a été préparée après que le sous-ministre adjoint du ministère de la Défense nationale a constaté dans un examen qu’il y avait « place à amélioration ».

L’aumônier général nommé en mai 2021, le brigadier-général Guy Bélisle, a donc rencontré « la majorité des caucus des groupes confessionnels » pour clarifier que l’aumônerie doit « prendre soin de tous », y lit-on.

Il y a environ 400 aumôniers au sein des FAC. Ils sont catholiques, juifs, sikhs, musulmans, bouddhistes.

« Et présentement, nous sommes en processus de recrutement pour avoir des aumôniers humanistes, et on a des discussions pour avoir des aumôniers autochtones. Ça donne un portrait de la diversité qu’on a », expose le militaire dans un entretien téléphonique.

Lui-même bénéficie d’un conseiller pour les questions LGBTQ+, dont l’embauche a été annoncée en mars 2020. Il insiste cependant sur le fait qu’aucun incident de cette nature n’a été répertorié. « Il n’y a eu aucune plainte par rapport à un aumônier qui n’aurait pas pris soin adéquatement d’un membre de la communauté », assure le brigadier-général Bélisle.

Le rapport explosif de la juge à la retraite de la Cour suprême Marie Deschamps sur le fléau de l’inconduite sexuelle dans l’armée est-il à l’origine de cette mise au point, qui s’est amorcée en novembre 2020, sous la houlette de son prédécesseur ?

Non, répond l’aumônier général.

« Le message a toujours été le même », mais « c’était fait de façon verbale », argue celui qui sert dans les FAC depuis 35 ans. « Là, le message est encore plus clair, et il est sur papier : si un aumônier a des convictions personnelles » l’empêchant de prendre soin d’un soldat ou de sa famille qui fait partie de cette communauté, il n’est plus le bienvenu, tranche-t-il.

« Quand même surprenant »

Le langage « est très clair, et il est plutôt fort », remarque Charlotte Duval-Lantoine, directrice du bureau d’Ottawa de l’Institut canadien des affaires mondiales. « Quand même, c’est surprenant de la part d’un groupe qui est relativement religieux de se diriger vers quelque chose comme ça […] qui précède toute croyance religieuse », enchaîne-t-elle en entrevue.

La spécialiste des questions militaires y va néanmoins d’un bémol. « La révocation du mandat n’est pas automatique. Comment on fait enquête sur ça ? Le problème, c’est que ce qu’on a vu dans le passé, c’est qu’il a beau y avoir des politiques, elles ne sont pas forcément mises en place », soulève Mme Duval-Lantoine. Il reste que la politique du service d’aumônerie « devrait servir d’exemple à une échelle plus large », croit-elle.

Les excuses du gouvernement

Ce lundi, à 13 h, le brigadier-général Bélisle écoutera les excuses que feront la ministre de la Défense, Anita Anand, le chef d’état-major de la Défense, Wayne Eyre, et la sous-ministre de la Défense, Jody Thomas, à ceux qui ont été « affectés par des incidents d’agression sexuelle, de harcèlement sexuel, ou de discrimination fondée sur le sexe, le genre, l’identité de genre ou l’orientation sexuelle » dans les FAC.

« Je ne suis pas dans la peau des victimes, et je pense que chacune des victimes va le vivre de façon différente, mais je pense que c’est un pas vers l’avant », dit-il, soulignant au passage que les aumôniers seront encore plus aux aguets ce jour-là.

Les excuses se feront de manière virtuelle. L’acte de contrition gouvernemental et militaire survient un peu plus de deux semaines après la date limite des inscriptions à l’action collective qui a été intentée contre les Forces et le Ministère en lien avec l’inconduite sexuelle.

18 952 

Nombre total d’inscriptions à l’action collective des victimes d’inconduite sexuelle au sein des FAC

5360

Nombre de réclamations approuvées pour le paiement initial ou payées

Source : ministère de la Défense nationale