(Ottawa) D’anciens interprètes afghans qui vivent maintenant au Canada demandent au gouvernement fédéral de faire venir les membres de leur famille élargie qui sont toujours bloqués en Afghanistan, où ils sont menacés de représailles par les talibans, qui poursuivent leur progression dans ce pays.

Lee Berthiaume La Presse Canadienne

Ces anciens interprètes font partie de quelque 800 Afghans réinstallés au Canada entre 2008 et 2012 dans le cadre de deux programmes distincts. Ils affirment que leur collaboration avec le gouvernement canadien met aujourd’hui en péril leurs parents, leurs frères et leurs sœurs toujours en Afghanistan.

« Si (les talibans) ne peuvent pas mettre la main sur vous, ils auront votre frère, ils auront votre sœur, vos parents, pour vous punir où que vous soyez », a déclaré « Khan », arrivé au Canada en 2012. Son identité n’est évidemment pas divulguée pour les mêmes raisons.

Le gouvernement libéral a annoncé il y a deux semaines qu’il accélérerait le processus de réinstallation de milliers d’Afghans qui ont travaillé depuis 2001 avec le Canada comme interprètes, conseillers culturels et personnel de soutien – mais aussi des membres de leur famille.

Ces bonnes intentions ont toutefois été minées par des controverses, notamment pour déterminer si Ottawa protégera aussi les familles élargies des Afghans qui, comme « Khan », sont déjà installés au Canada.

Le ministre de l’Immigration, Marco Mendicino, a reconnu lors d’une conférence de presse le mois dernier la menace que représentent les talibans pour les familles des interprètes déjà réinstallés au Canada. Il a invité tous ceux qui pensaient que leurs proches pourraient être admissibles à contacter son bureau. Ce qu’a fait « Khan » : il a été redirigé vers un fonctionnaire d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, qui n’était pas trop au courant du dossier, dit-il.

Le cabinet du ministre Mendicino n’a pas immédiatement répondu aux demandes de commentaires, lundi.

Les talibans progressent

Certains craignent également que le gouvernement adopte une approche « au cas par cas » pour les demandes, plutôt que d’établir des critères spécifiques.

« Nous ne voulons pas être des cas individuels », a déclaré « Noori », un autre ancien interprète qui a gagné le Canada dans le cadre d’un programme précédent et qui essaie maintenant de faire venir ses parents et ses neuf frères et sœurs. « Nous voulons une politique universelle pour tout le monde. »

Un certain nombre d’anciens interprètes afghans installés au Canada prévoient une manifestation mardi sur la Colline du Parlement afin d’attirer l’attention sur leur cause et faire pression sur le gouvernement pour qu’il protège également les membres de leur famille élargie. Une manifestation semblable, la semaine dernière à Vancouver, a attiré, selon les organisateurs, des dizaines d’anciens interprètes, de vétérans canadiens et de membres de leur famille qui s’inquiètent pour leurs amis et leurs proches en Afghanistan.

L’urgence se fait sentir dans ce dossier, alors que les talibans continuent de s’emparer de vastes régions en Afghanistan, à la suite du retrait soudain de milliers de soldats américains du pays ces dernières semaines. Par ailleurs, les États-Unis ont accueilli en fin de semaine leur premier avion chargé d’anciens interprètes.

Le caporal à la retraite Tim Laidler, aujourd’hui directeur de l’« Institute for Veterans Education and Transition » à l’Université de la Colombie-Britannique, estime que le manque d’information et de transparence à Ottawa laisse dans l’ignorance les gens au Canada et en Afghanistan. « On a affaire à une crise : la vie de gens est en danger et ce n’est pas le temps d’avoir des plans à moitié prêts », a déclaré M. Laidler, qui a été candidat conservateur aux élections fédérales de 2015.

« Si vous dites aux gens :“Contactez mon bureau”, vous devriez avoir un plan et le personnel en place pour y donner suite. Cette confusion fait perdre confiance aux gens dans le processus et le système, et je pense qu’au bout du compte, ça va coûter des vies. »