(Ottawa) La pandémie de COVID-19 a littéralement paralysé le ministère fédéral de l’Immigration. Le traitement de dizaines de milliers de dossiers a été mis sur pause à cause du télétravail. Plus que jamais, de nombreux arrivants qui souhaitent s’installer au pays sont rongés par l’angoisse et une attente interminable.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

C’est le cas de Léa Pichon, une femme de 27 ans originaire de Nantes, en France, qui a en poche un Certificat de sélection du Québec (CSQ) depuis près de deux ans. À l’instar de quelque 26 500 autres personnes uniquement au Québec, elle attend impatiemment un signal du Ministère depuis plusieurs mois. Pis encore, elle voit l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Le CSQ qu’elle détient arrivera à échéance le 11 avril.

Les retards dans le traitement des dossiers de résidence permanente sont tels que le comité de l’immigration de la Chambre des communes a entrepris une étude l’automne dernier. Le gros du problème, c’est que le système de traitement des dossiers du Ministère « est archaïque ». Le bureau principal de traitement des demandes des travailleurs qualifiés se trouve à Sydney, en Nouvelle-Écosse.

« C’est une catastrophe. Les demandes sont faites papier. Et il n’y a aucun système pour les retracer », souligne la députée bloquiste Christine Normandin, qui est membre du comité de la Chambre des communes.

Les délais sont pire en temps de COVID. Mais le constat général, c’est que la pandémie a juste exacerbé une situation qui avait déjà cours.

Christine Normandin, députée bloquiste et membre du comité de l'immigration de la Chambre des communes

« Déjà depuis 2019, les travailleurs qualifiés qui envoient leurs dossiers n’ont plus d’accusé de réception », ajoute Mme Normandin.

Le comité travaille à un rapport et à des recommandations pour corriger une situation « inacceptable ». D’autant que ces délais ont retardé l’embauche d’infirmiers au Québec durant la pandémie, souligne-t-elle.

Crainte d’un retour

Léa Pichon désire s’installer au Québec avec son conjoint pour se rapprocher de ses parents, établis à Mascouche depuis près de sept ans. Elle veut continuer à enseigner à l’école secondaire Calixa-Lavallée, à Montréal-Nord, où elle fait de la suppléance. Mais elle craint de devoir rentrer en France d’ici quelques semaines parce que le ministère de l’Immigration tarde à lui accorder son statut de résidente permanente.

Dès l’obtention de son CSQ, elle et son conjoint ont fait une demande auprès des autorités canadiennes afin d’obtenir leur statut de résidents permanents. C’était en mai 2019.

Depuis, pas de nouvelles. Les nombreux appels, généralement marqués par une attente de plus de deux heures, n’ont pas permis d’obtenir de réponses. Souvent, la communication est coupée après tout ce temps d’attente. Les démarches auprès du bureau de circonscription de la députée fédérale de Vimy, Annie Koutrakis, n’ont pas fait avancer les choses non plus.

Le CSQ de Mme Pichon sera échu dans moins de trois semaines. Et elle a besoin d’un certificat valide pour obtenir le statut de résidente permanente. Le hic, c’est que lorsqu’elle a récemment consulté l’évolution du traitement de son dossier sur le site du ministère de l’Immigration, elle a constaté avec stupéfaction que l’étude de son dossier ne sera pas terminée avant le 26 août. Il y a deux semaines, l’échéance était fixée au 23 mars.

C’est comme si on s’adressait à la maison qui rend fou.

Léa Pichon, en attente de son statut de résidente permanente

Alors que la ministre du Développement économique et des Langues officielles, Mélanie Joly, affirme que l’immigration francophone est « fondamentale » pour assurer l’avenir de la langue française au pays, Mme Pichon se pose des questions. Pour une raison inexplicable, son expérience est tout le contraire de celle vécue par ses parents, qui ont obtenu leur statut de résidents permanents en huit mois.

« Si j’ai un non demain à ma demande, je dois quitter un pays où je commence à m’installer, où j’ai mon métier, j’ai ma formation et ma famille. Je perdrais tout », souligne Mme Pichon.

« Comme de vieilles chaussettes »

Détentrice d’un baccalauréat en littérature, Léa Pichon est arrivée au Québec en compagnie de son conjoint en août 2017 avec un permis d’études. « On est tombés amoureux du Québec », dit-elle, même si on lui a fait payer 300 $ pour passer un test afin d’évaluer sa maîtrise… du français.

Elle a terminé des études au cégep afin de pouvoir enseigner au Québec. Elle a finalement obtenu un permis de travail postdiplôme afin de travailler dans une école secondaire à Montréal-Nord. De janvier à juin 2020, elle a enseigné à temps plein, obtenant un contrat pour remplacer durant le congé de maternité d’une enseignante.

En septembre dernier, elle s’est inscrite à l’Université du Québec à Montréal pour obtenir un baccalauréat en enseignement en adaptation scolaire et sociale. Mais voilà que l’incertitude plane sur son avenir au Québec. « C’est insupportable. […] Je suis étudiante et en même temps, je peux être enseignante parce qu’il y a une pénurie. Mais on est en train de me mettre des bâtons dans les roues parce qu’il va arriver un moment où on ne pourra plus travailler parce que nos permis vont s’arrêter, parce qu’on va nous demander des papiers qu’on n’a pas. »

Je sais que le Québec continue d’aller recruter des enseignants en France. On va chercher nos Français et on leur dit : “Venez au Québec ! Venez ! Venez !” On vient, mais on nous laisse là comme de vieilles chaussettes.

Léa Pichon, en attente de son statut de résidente permanente

Un mouvement pour défendre la cause des travailleurs qualifiés qui attendent leur statut de résidents permanents a vu le jour l’an dernier. Le groupe — L’interminable attente des AR par les demandeurs de RP via TQQ — a présenté un mémoire au comité des Communes en décembre dernier.

« Les milliers de personnes pour lesquelles nous parlons vivent dans l’angoisse d’un retour du dossier, car celui-ci signifie potentiellement un retour à la case départ, y compris pour la sélection par le Québec, si le CSQ venait à expirer et que leur dossier était renvoyé », soulignait le groupe.

Et il demandait que l’on mette rapidement en œuvre « la possibilité de soumettre par voie électronique les demandes de résidence permanente dans la catégorie des travailleurs qualifiés du Québec », entre autres choses.