(Ottawa) Le leadership des Forces armées canadiennes (FAC) est secoué par une crise majeure. En l’espace de moins d’un mois, on a appris que deux chefs d’état-major – celui qui était en poste jusqu’à mercredi, Art McDonald, et son prédécesseur, Jonathan Vance – étaient visés par des allégations d’inconduite.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Avril 2015. Un rapport concluant à l’existence d’une « culture de sexualisation hostile » aux femmes au sein de l’armée est rendu public. Août 2015. Le grand patron des FAC, Jonathan Vance, prend les rênes de l’opération Honour, qui vise à éradiquer ce fléau. « Ça s’arrête maintenant », ordonne-t-il à ses troupes dans une note interne.

Des rapports d’étape sont publiés. Les progrès sont lents et l’enjeu, moins présent dans l’actualité. Puis arrive le 2 février 2021. Global News révèle que Jonathan Vance, à la retraite depuis janvier 2021, fait l’objet d’allégations de nature sexuelle. Une enquête est déclenchée, et un comité des Communes décide de se pencher sur l’affaire.

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jonathan Vance, ancien chef d’état-major des Forces armées canadiennes

Le mercredi 24 février à 23 h 16 tombe une autre bombe. Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, annonce par communiqué le retrait du chef d’état-major Art McDonald, qui était aux commandes des FAC depuis à peine un mois et demi. « Comme je l’ai dit, je prends les allégations d’inconduite très au sérieux », déclare-t-il, notant que le Service national des enquêtes des Forces canadiennes est sur l’affaire.

Les allégations formulées à l’endroit de Jonathan Vance sont de nature sexuelle. Il en va de même pour celles visant Art McDonald, selon le réseau CBC, qui a aussi rapporté jeudi que les allégations concernant l’amiral McDonald remonteraient à une dizaine d’années.

Culture de l’opacité

Mais ce qui apparaît clair aux yeux de l’avocat Michel Drapeau, c’est que les colonnes du temple ont été ébranlées. « C’est une crise majeure, laisse-t-il tomber en entrevue. Sur une échelle de 1 à 10 des pires crises, c’est un 10 sur 10. Ça détruit le moral, le respect que les gens ont envers le haut commandement des Forces armées. »

Lui-même ancien militaire, il a représenté l’ex-caporale Stéphanie Raymond, victime d’inconduite sexuelle dont le récit raconté dans le magazine L’actualité est à l’origine du rapport sur ce fléau. La juge à la retraite de la Cour suprême Marie Deschamps, auteure du rapport, a d’ailleurs exprimé son désarroi devant un comité des Communes, lundi.

« J’ai l’impression que peu a changé », a-t-elle dit aux élus du comité permanent de la défense nationale qui tentent de faire la lumière sur l’affaire Vance. Et du même coup, elle a regretté que plusieurs de ses recommandations soient restées lettre morte. Celles sur les mécanismes d’enquête, notamment.

La culture de l’opacité doit cesser, insiste MDrapeau. Ainsi, il ne voit pas pourquoi le gouvernement a confié à une firme externe le soin de se pencher sur les allégations sur le climat de travail « toxique » à Rideau Hall, mais s’en remet à l’armée pour enquêter sur elle-même.

C’est une police interne qui n’est pas indépendante, qui n’est pas habilitée à faire des enquêtes sur des [officiers supérieurs].

Michel Drapeau, avocat

Me Drapeau préconise la création d’un poste d’inspecteur général chargé de rendre des comptes au Parlement et au public, comme il y en a notamment aux États-Unis, en Australie et en Norvège.

Car ultimement, c’est l’armée qui risque d’en pâtir : « Ça fait combien d’années qu’on dit qu’il y a un problème et qu’on ne le règle pas ? Soit on nettoie les choses, soit les femmes ne voudront plus s’enrôler, tranche MDrapeau. Je ne recommanderais pas à une de mes jeunes nièces de servir tant qu’il n’y aura pas un nettoyage. »

« Absurde et ridicule »

Invitée à réagir aux informations sur les anciens chefs d’état-major, Stéphanie Raymond, qui n’est plus membre des FAC depuis neuf ans, abonde dans ce sens. « Ça finit par avoir l’air absurde et ridicule pour le public », a-t-elle affirmé en entrevue à La Presse, jeudi.

Elle a émis, enfin, des doutes sur le processus de sélection des hauts gradés : « Est-ce que vous les screenez, ces généraux-là ? C’est impossible qu’on n’ait pas été au courant qu’il y avait des allégations. Et après, comment ces personnes-là peuvent-elles mener par l’exemple ? »