Un homme à la folie meurtrière a assassiné au moins 16 personnes et allumé de nombreux incendies à travers un parcours sanglant de 125 kilomètres dans le nord de la Nouvelle-Écosse, dans la nuit de samedi à dimanche. Le suspect, un denturologiste de 51 ans, a trouvé la mort au terme d’une chasse à l’homme de 12 heures. La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a rapporté des scènes de crime « chaotiques » et s’attend à découvrir d’autres victimes liées à ce qu’elle considère comme la tuerie la plus meurtrière de l’histoire du Canada.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

« C’est une enquête qui implique plusieurs scènes de crime et plusieurs victimes. [...] L’enquête se poursuit dans des secteurs que nous n’avons pas encore visités, partout en province », a déclaré Chris Leather, chef des opérations criminelles de la GRC en Nouvelle-Écosse, en conférence de presse dimanche soir.

La commissaire de la GRC, Brenda Lucki, a confirmé à La Presse canadienne tard dimanche soir que le nombre de morts était maintenant de 17 (incluant le suspect), surpassant les 14 victimes de la tuerie à Polytechnique Montréal, en 1989.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE LA GRC

Heidi Stevenson

La policière Heidi Stevenson, qui comptait 23 ans de service au sein de la GRC, est au nombre des victimes. Elle est morte en service. Heidi Stevenson était la mère d’un garçon de 13 ans et d’une fille de 11 ans. Selon son amie Louise March-Boyd, elle était une personne « aimée de tous ».

« Elle était l’une des personnes les plus gentilles et les plus douces que je connaissais. J’ai le cœur en miettes en pensant à sa famille », a confié Mme March-Boyd, jointe par La Presse dimanche soir.

Les amies d’enfance ont toutes les deux grandi à Antigonish, un village de 4000 âmes, à quelque 200 km au nord d’Halifax.

« J’étais en admiration devant ce qu’elle avait choisi de faire de sa vie et elle le faisait avec une telle passion. Elle était une personne incroyable. »

« Heidi a répondu à l’appel du devoir et a perdu la vie tout en protégeant ceux qu’elle servait, a déclaré Lee Bergerman, commissaire adjointe de la GRC en Nouvelle-Écosse. Plus tôt cet après-midi, j’ai rencontré sa famille et il n’y a pas de mots pour décrire leur douleur. Deux enfants ont perdu leur mère et un mari, sa femme. Des parents ont perdu leur fille et d’innombrables personnes ont perdu une amie et une collègue incroyable. »

La GRC n’a dévoilé aucun détail sur les victimes civiles ni le lien qu’elles entretenaient avec le suspect, disant seulement qu’elles ne semblaient pas toutes le connaître. Le tireur a aussi fait des blessés sur son passage, dont un policier.

« Il a utilisé son arme à feu. C’est possible qu’il ait aussi utilisé d’autres méthodes, on n’a pas encore tous ces détails », a informé l’agent Leather, sans pouvoir s’avancer sur les motivations du tireur.

Le suspect est mort, a confirmé la police. L’agente Stevenson et lui ont péri à une station-service d’Enfield, une municipalité située à environ 35 km au nord-ouest du centre-ville d’Halifax, selon une source au courant du dossier.

Denturologiste à Dartmouth

La GRC a identifié le suspect comme étant Gabriel Wortman, âgé de 51 ans. M. Wortman était denturologiste à Dartmouth, selon le site internet de la Société de denturologie de la Nouvelle-Écosse. La photo du suspect diffusée par la GRC correspond aux images vidéo d’un individu qui a accordé une entrevue sur la denturologie au réseau CTV Atlantic en 2014. Sa clinique de Dartmouth était entourée d’un ruban jaune de la police, dimanche.

PHOTO FOURNIE PAR LA GRC

Gabriel Wortman

En fin de matinée, dimanche, la scène de crime était entourée par six véhicules de la GRC. Des rubans jaunes ont été installés autour des pompes à essence, et un véhicule utilitaire sport de couleur argentée était fouillé par les policiers.

Un corps était étendu sur le sol de la station-service. Les policiers n’ont pas voulu préciser l’identité de la personne.

« Nous sommes au tout début d’une enquête extrêmement complexe sur un évènement qui a changé un nombre incalculable de vies et qui a laissé plusieurs victimes derrière », a déclaré l’agent Leather.

Récit d'une nuit meurtrière

L’histoire s’est amorcée samedi soir. Un appel au 911 a fait état de nombreux coups de feu dans une résidence de Portapique. Arrivés sur les lieux, les policiers ont découvert un véritable carnage.

« Les policiers ont constaté plusieurs morts à l’intérieur et à l’extérieur de la maison, sans la présence du suspect. C’était une scène de crime chaotique, » a indiqué le chef des opérations criminelles de la GRC en Nouvelle-Écosse

PHOTO JOHN MORRIS, REUTERS

Un résidant de Portapique, en Nouvelle-Écosse, place des photos commémoratives après la fusillade dans sa petite communauté

« La recherche nous a menés à plusieurs endroits, incluant des bâtiments en feu. Nos recherches se sont poursuivies durant la nuit jusqu’au matin. […] C’est une enquête qui implique plusieurs scènes de crime et plusieurs victimes », a ajouté M. Leather.

Un premier tweet de la GRC, publié vers minuit, heure locale, demandait à la population d’éviter le secteur de Portapique et de ne pas sortir pendant que la police enquêtait sur des plaintes relatives à des coups de feu.

Entre-temps, plusieurs incendies à des bâtiments ont été rapportés par des résidants du secteur, mais la GRC n’a pas voulu offrir plus de détails à ce sujet.

La caporale Lisa Croteau, porte-parole du détachement de la GRC en Nouvelle-Écosse, a indiqué que la police avait été avisée vers 22 h 30 de la présence dans le secteur « d’une personne portant une arme à feu ». La police a compris que le tireur était actif.

De nombreux agents en provenance de toute la province ont été dépêchés sur les lieux. Des évacuations se sont déroulées dans le quartier où la première plainte a été signalée.

La situation s’est compliquée lorsque l’homme s’est mis à circuler à bord d’une imitation d’une voiture de service de la GRC, identifiée sur le côté arrière par le numéro 28B11. Il portait aussi « en partie » un uniforme de la police.

« L’uniforme et le véhicule laissent peu de doute sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un geste spontané », a indiqué le chef des opérations criminelles de la GRC Nouvelle-Écosse

Le suspect a ensuite changé de véhicule, a indiqué la GRC. Il était au volant d’un véhicule utilitaire Chevrolet de couleur argentée.

Dans un gazouillis publié à 9 h, heure locale, dimanche matin, la GRC a demandé de nouveau aux citoyens de Portapique de se mettre à l’abri à l’intérieur de leur résidence et de verrouiller les portes.

Près de 90 minutes plus tard, le suspect aurait été aperçu plus au nord, sur la route 4, près du terrain de camping Hidden Hilltop. Il a ensuite pris l’autoroute 102 dans la région de Brookfield.

Au total, le suspect aurait parcouru plus de 125 km entre Portapique et Enfield, avant d’être finalement intercepté.

« On pense qu’une seule personne est responsable de tous ces morts, qu’elle voyageait seule dans la région nord de la province et qu’elle a commis ce qui semble être plusieurs homicides », a dit l’agent Leather, confirmant qu’il y avait eu des échanges de coups de feu entre le suspect et ses agents à un moment durant la chasse à l’homme.

Une enquête a été confiée à la Serious Incident Response Team (SiRT), l’équivalent de notre Bureau des enquêtes indépendantes.

Une tragédie inconcevable

Le premier ministre de la Nouvelle-Écosse, Stephen McNeil, a qualifié l’incident de « l’un des actes de violence les plus insensés » de l’histoire de la province.

« Aux familles des victimes et à celles qui ont peur, mon cœur est avec vous », a déclaré M. McNeil, lors d’une conférence de presse, dimanche.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a aussi commenté la situation pendant sa conférence de presse quotidienne portant sur la COVID-19.

« Je suis de tout cœur avec les gens qui sont affectés par cette terrible situation, a-t-il dit. J’aimerais remercier les policiers pour leur travail acharné et la population pour sa coopération avec les autorités. »

Tom Taggart, conseiller municipal qui représente le secteur de Portapique dans la municipalité de Colchester, a déclaré que sa petite communauté était ébranlée.

C’est un endroit tout simplement merveilleux et paisible, et l’idée qu’une telle chose puisse se produire ici est incroyable.

Tom Taggart, conseiller municipal

« Les gens choisissent de vivre ici puisque c’est tranquille et paisible, et c’est carrément une tragédie », a-t-il ajouté en entretien téléphonique de son domicile de Bass River, à environ 3 km du secteur quadrillé par les policiers.

M. Taggart a indiqué qu’il ne connaissait pas personnellement M. Wortman, mais qu’il avait discuté avec lui à quelques reprises au téléphone de divers enjeux municipaux.

Il a reconnu qu’il sait où se trouve la « fabuleuse maison » de M. Wortman, rue Portapique Beach. Il a souligné que le suspect possède de nombreuses autres propriétés dans le secteur, et qu’il partageait son temps entre Portapique et son cabinet situé à Dartmouth.

Il a décrit Portapique comme étant « un lieu de villégiature » qui compte environ 100 âmes à longueur d’année – et 250 pendant l’été.

« Tu ne peux tout simplement imaginer que quelque chose comme ça se produise ici, a-t-il répété. Je ne peux pas le concevoir. »

— Avec La Presse canadienne

Quelques-unes des victimes

En soirée, des témoignages sur les réseaux sociaux ont permis d’identifier quelques-unes des nombreuses victimes de la tuerie, la police n’ayant dévoilé aucune identité.

Une enseignante au primaire

Lisa McCully était enseignante à l’école Debert Elementary School, selon le site internet de l’établissement. Elle était la mère de deux jeunes enfants. Il y a moins d’un mois, elle avait partagé une vidéo sur Facebook dans laquelle elle joue du ukulélé en chantant avec ses enfants. Sa sœur a annoncé sa mort sur Facebook.

« C’est tellement difficile à écrire, mais beaucoup d’entre vous voudront savoir. Nous avons le cœur brisé aujourd’hui, alors que nous tentons d’accepter le départ de ma sœur, Lisa McCully, qui est l’une des victimes de la fusillade de masse à Portapique, hier soir. Toutes nos condoléances vont aux membres des autres familles touchées par cette tragédie. Merci pour votre soutien, c’est une dure journée », a écrit Jenny Kierstead.

Une grand-mère infirmière

Heather O’Brien a croisé la route du tireur, dimanche. Infirmière, elle était la mère d’une jeune femme qui a déversé son désarroi sur sa page Facebook, dimanche.

« Un monstre a assassiné ma mère aujourd’hui. Il l’a assassinée, sans réfléchir. […] À 9 h 59, elle nous a envoyé un dernier message dans notre message de groupe de famille. Et à 10 h 15, elle était partie. Elle conduisait dans la même rue, de la même ville où elle passe chaque jour. Elle était gentille, elle était belle, elle ne méritait rien de tout ça. […] Je veux que tout le monde se souvienne à quel point elle était une bonne personne. À quel point elle aimait être infirmière. À quel point ses yeux brillaient quand elle parlait à ses petits-enfants et à quel point elle AIMAIT Noël. Laissons ces souvenirs la définir et non pas la façon horrible dont elle est morte », a écrit Darcy Dobson, dans un message invitant quiconque lisait ses paroles à « serrer ses proches contre soi », à « appeler sa mère », à lui dire « je t’aime ».

Des parents amoureux

Mariés et parents de jeunes enfants, Greg et Jamie Blair figurent au nombre des victimes. Ils se connaissaient depuis près de 20 ans et s’étaient officiellement unis il y a six ans. Le couple partageait la passion de la chasse et du plein air.

« Deux belles âmes ont été perdues aujourd’hui, et plusieurs autres aussi. Je n’ai pas de mots pour décrire le chagrin que ma famille et plusieurs autres vivent présentement. C’était un acte sans-cœur, et plusieurs n’auraient jamais dû perdre la vie. J’ai le cœur brisé, pour ma famille, pour tout le monde qui souffre de cette tragédie. Je vous aime tous les deux », a écrit Jessica MacBurnie sur Facebook.