(OTTAWA) L’arrivée éventuelle de véhicules autonomes sur les routes du pays fait craindre le pire au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), qui redoute que des pirates informatiques utilisent leur savoir-faire pour les transformer en armes dévastatrices.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Le SCRS soutient que des acteurs malveillants pourraient utiliser les véhicules autonomes pour se livrer à des activités de sabotage visant des installations jugées essentielles par les autorités canadiennes ou à des activités d’espionnage sur le territoire canadien au profit d’États étrangers. Pire encore, il croit que l’on pourrait s’en servir comme véhicules-béliers pour commettre des attentats terroristes.

« Le nombre croissant d’ordinateurs que l’on retrouve dans les véhicules met en lumière leur complexité et fait en sorte qu’ils ne peuvent pas être parfaitement protégés par les pratiques de sécurité existantes », affirme-t-on dans des documents du SCRS obtenus par La Presse en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.

Alors que les véhicules deviennent de plus en plus connectés, ils deviendront vulnérables à des cyberattaques de plus en plus sophistiquées, augmentant le risque de dommages.

Extrait d’un document du SCRS

Dans les documents, le SCRS fait allusion au piratage à distance d’un Jeep Cherokee survenu en juillet 2015 sur une autoroute de la région de St. Louis, aux États-Unis. Dans le confort de leur salon, deux pirates — qui étaient en fait des chercheurs en sécurité — ont réussi à prendre le contrôle total du véhicule, au grand désarroi du conducteur, le journaliste Andy Greenberg. Le trio voulait démontrer, par cette expérience filmée, qu’il était possible de mener des cyberattaques contre des véhicules automatisés en passant par la plateforme d’info-divertissement. À la suite de cette démonstration de force, Fiat Chrysler a dû rappeler 1,4 million de voitures et camions pour en sécuriser les logiciels.

« Plusieurs dispositifs dans les véhicules automatisés et connectés ne sont pas conçus en ayant d’abord et avant tout en tête la sécurité, et ils sont donc vulnérables à l’exploitation », souligne le SCRS.

Renforcer la cybersécurité

Au ministère des Transports du Canada, on affirme tout mettre en œuvre, en finançant divers projets de recherche, pour s’assurer que les véhicules autonomes, qu’il s’agisse de voitures, d’autobus ou encore de camions semi-remorques, soient hautement sécuritaires avant d’autoriser leur utilisation sur les routes. Les travaux sont menés par des centres de recherche dans le secteur automobile ou encore des universités canadiennes, a indiqué Livia Belcea, attachée de presse du ministre Marc Garneau.

« Transports Canada travaille avec les intervenants de tous les ordres de gouvernement, de l’industrie et du milieu universitaire pour renforcer la cybersécurité des véhicules », a souligné Mme Belcea dans un courriel à La Presse.

Elle a cité l’exemple du Programme de promotion de la connectivité et l’automatisation du système de transport (PCAST) de Transports Canada. Le but de ce programme est de mettre au point un système de gestion des certificats de sécurité qui doit rendre les communications entre les véhicules connectés ou automatisés plus sécurisées et plus fiables.

« Transports Canada soutient également le développement de technologies visant à améliorer la cyberrésilience des véhicules », a ajouté Mme Belcea, en faisant allusion au système de cybersécurité automobile autoréparateur mis au point par Akimbo Technologies Inc.

Cette entreprise est en train de développer une technologie capable d’assurer une surveillance en temps réel des systèmes automobiles informatisés afin de détecter et d’atténuer les cyberattaques potentielles. L’entreprise utilise un module de contrôle électronique automobile en temps réel pour effectuer ses tests.

PHOTO YUYA SHINO, ARCHIVES REUTERS

« Le nombre croissant d’ordinateurs que l’on retrouve dans les véhicules met en lumière leur complexité et fait en sorte qu’ils ne peuvent pas être parfaitement protégés par les pratiques de sécurité existantes », souligne le SCRS dans des documents obtenus par La Presse.

En 2016, Ottawa a donné le feu vert à des projets pilotes permettant de tester les véhicules autonomes sur les routes en Ontario. Les essais doivent durer en tout 10 ans.

À la demande du ministre Garneau, le comité permanent des transports et des communications du Sénat s’est penché durant plusieurs mois en 2017 sur les questions techniques et réglementaires liées à l’arrivée de véhicules branchés et automatisés. Le comité a publié son rapport final en janvier 2018, Paver la voie, après avoir entendu 78 témoins venant du Canada et des États-Unis.

Or, l’un des témoins entendus par le comité, Scott Jones, chef adjoint de la Sécurité des TI au Centre de la sécurité des télécommunications, a fait écho aux craintes du SCRS. Si l’arrivée de véhicules autonomes comporte plusieurs avantages, « nous risquons d’être plus vulnérables en nous exposant aux cybermenaces d’États-nations, de criminels, de terroristes, de pirates informatiques qui chercheront à exploiter ces nouvelles technologies du transport pour des motifs différents : pour l’argent, pour créer le chaos, ou seulement parce qu’ils en ont l’occasion », a-t-il dit au comité.

« Hackers éthiques » en renfort

L’Association canadienne des constructeurs de véhicules a expliqué au même comité du Sénat que l’industrie automobile est consciente des risques. Elle a d’ailleurs décidé de créer dès juillet 2015 un groupe stratégique (Automotive Information Sharing and Analysis Center – Auto ISAC) ayant pour mandat de recueillir et de diffuser de l’information sur les cybermenaces et de veiller à la protection des systèmes et réseaux électroniques.

Un constructeur automobile, GM, s’est aussi doté d’une équipe de cybersécurité qui collabore avec des « hackers éthiques » dans le but de mieux comprendre les intentions des pirates informatiques.

Pour contrer cette menace, le comité du Sénat a recommandé au ministère des Transports de travailler de concert avec le Centre de la sécurité des télécommunications et le ministère de la Sécurité publique pour énoncer « des lignes directrices sur la cybersécurité pour le secteur des transports inspirées des pratiques exemplaires et des principes reconnus en matière de cybersécurité ». Entre autres choses, ces lignes directrices devraient toucher l’équipement d’origine, l’équipement de remplacement et les mises à jour des logiciels.

Moins d’accidents ?

L’arrivée de véhicules autonomes est considérée comme le début d’une révolution qui, selon le ministère des Transports et des experts, pourrait comporter plusieurs avantages. Entre autres choses, elle pourrait contribuer à réduire le nombre d’accidents sur les routes et à améliorer la mobilité des Canadiens, notamment les personnes âgées, avance-t-on.

« Il est possible que les véhicules automatisés et connectés ainsi que la planification des transports et les politiques environnementales connexes contribuent à la réduction de la congestion routière et, par conséquent, la consommation de carburant et les émissions », affirme-t-on aussi sur le site internet du ministère des Transports.

— Avec William Leclerc, La Presse

Cinq degrés d’automatisation

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le véhicule de livraison électrique autonome R2, de Nuro. La jeune pouce californienne a obtenu au début du mois le feu vert des autorités américaines pour faire rouler son véhicule de livraison entièrement autonome, qu’elle commencera à tester au Texas au cours des prochaines semaines.

La plupart des grands constructeurs automobiles et des entreprises de haute technologie sont engagés dans une course pour concevoir, dans un avenir pas très lointain, des véhicules dotés d’un système de conduite automatisée qui offrirait aux conducteurs la possibilité de céder totalement la maîtrise du véhicule à l’ordinateur. La Society of Automotive Engineers International, qui est un organisme de normalisation technique, a établi six niveaux d’automatisation des véhicules qui vont de 0 à 5.

Le conducteur exécute tous les aspects de la conduite du véhicule.

1 et 2

Le conducteur peut compter sur des fonctions d’assistance pour la direction, l’accélération et la décélération dans des conditions particulières.

3

Le conducteur peut utiliser les fonctions du système de conduite automatisée (SCA) du véhicule dans des conditions particulières, mais il doit être alerte pour reprendre le volant lorsque le système lui demande d’intervenir.

4

Le conducteur peut utiliser les fonctions du SCA du véhicule dans des conditions particulières et le véhicule est conçu pour réagir à toutes les situations, sans intervention humaine.

5

Le véhicule est totalement autonome et conçu pour s’adapter à l’environnement de conduite en toutes circonstances.

Pas demain la veille ?

« Ce n’est pas demain la veille » que l’on verra des véhicules autonomes sans conducteur sur nos routes, et quand cela arrivera, il est peu probable qu’on assiste à une utilisation de masse. Le directeur du Laboratoire sur l’intelligence véhiculaire de l’Université de Sherbrooke, Denis Gingras, relativise les craintes du SCRS. Il prévoit que les véhicules autonomes ne se déplaceront pas sur nos routes avant 30 ou 40 ans. « Je pense bien que le SCRS a le temps de se revirer de bord et d’affûter ses lames et ses couteaux pour se prémunir contre éventuellement certains piratages informatiques. Si les véhicules autonomes étaient déployés en 2022, ce serait une autre paire de manches », a avancé M. Gingras. Le vrai danger, selon lui, pourrait venir de l’utilisation de véhicules téléguidés – des technologies qui existent déjà sur le marché. « On ne pourra pas construire des véhicules autonomes sans conducteur à 15 000 $ ou 20 000 $, du moins pas à moyen terme », affirme M. Gingras, selon qui le coût exorbitant de ces véhicules risque de faire en sorte qu’ils deviennent la chasse gardée de riches entreprises qui se doteront d’un parc de voitures pour vendre des services de mobilité.