En refusant d'admettre les enfants des demandeurs d'asile dans les garderies subventionnées, le Québec retarde inutilement leur intégration, les maintient dans un état de dépendance et se tire carrément dans le pied, affirment plus de 200 travailleurs sociaux et professionnels de la santé dans une lettre adressée au ministre québécois de la Famille, Mathieu Lacombe.

Mis à jour le 20 févr. 2019
AGNÈS GRUDA LA PRESSE

« Cette exclusion empêche les familles demandant l'asile de suivre des formations, de travailler, d'apprendre le français, de participer à des entretiens ou de postuler à des emplois », déplorent les signataires de la lettre obtenue par La Presse et remise au ministre lundi lors d'une rencontre.

Actuellement, le temps d'attente moyen pour une première audience à la Commission de l'immigration et du statut de réfugié atteint 17 mois, période au cours de laquelle les demandeurs d'asile bénéficient d'un permis de travail, rappelle la lettre.

Mais de nombreux parents de jeunes enfants sont obligés de refuser des offres d'emploi, étant dans l'incapacité de payer le plein prix pour les services de garde, et n'étant pas non plus admissibles aux versements anticipés de crédits d'impôt auxquels ont droit les parents qui font appel à des garderies non subventionnées.

Incapables de gagner leur vie, faute de services de garde adéquats, des familles restent plus longtemps dépendantes de l'aide sociale.

« Préoccupations légitimes »

« Cette cause est tellement évidente, du point de vue économique, tant à court qu'à long terme, que je n'arrive même pas à comprendre pourquoi quelqu'un serait en désaccord », s'indigne l'une des signataires, Rachel Shugart, du Collectif Bienvenue, qui vient en aide aux nouveaux arrivants.

En restant à l'écart du réseau de CPE, les enfants des demandeurs d'asile compromettent aussi leurs chances de succès scolaire, souligne la pédiatre Gilian Morantz, qui a assisté à la rencontre avec le ministre Lacombe.

Ce dernier se dit « sensible » à la situation des demandeurs d'asile. « Leurs préoccupations sont légitimes, on est en mode solutions », a-t-il assuré hier en entrevue téléphonique.

Seulement, pour lui, cette solution passe par Ottawa. Le gouvernement Legault demande 300 millions au gouvernement fédéral pour gérer l'accueil des demandeurs d'asile. Et le ministre Lacombe souhaite que la question des garderies fasse partie de ces négociations.

Oui, mais en attendant, la facture d'aide sociale déjà assumée par Québec n'est-elle pas supérieure à l'éventuelle contribution aux frais de garde des enfants demandeurs d'asile ? Le ministre Lacombe n'a pas voulu se lancer dans des estimations chiffrées, se contentant de répéter que le dossier devait atterrir sur la table de négociations avec Ottawa.

Brèche fermée

L'accessibilité des CPE aux enfants en attente de statut n'a jamais été clairement établie. Mais un flou réglementaire a longtemps permis de conclure que toute personne détenant un permis de travail, ce qui est le cas des demandeurs d'asile, a droit aux services de garde subventionnés.

Il y a 10 mois, le gouvernement de Philippe Couillard a décidé de fermer cette brèche réglementaire. Depuis, les demandeurs d'asile sont spécifiquement exclus des CPE.

Une situation qui a obligé Blessing Nwabuisi, mère de cinq enfants, dont un garçon d'âge préscolaire, à refuser trois offres d'emploi : l'une dans une usine d'équipement électrique, une autre dans un centre d'appels et la dernière... dans une garderie, à défaut d'avoir trouvé des services de garde à prix acceptable.

La Nigériane de 39 ans, arrivée au Québec en avril 2018, a aussi brièvement travaillé dans un restaurant, grâce à une gardienne privée qui l'a toutefois laissé tomber après deux semaines.

Blessing Nwabuisi a bien réussi à suivre un cours de préposée aux bénéficiaires, mais peine à terminer son stage, faute de garderie adéquate.

« J'ai poussé fort pour trouver un moyen de gagner ma vie, je ne veux pas rester à la maison, je veux faire quelque chose de productif », dit Blessing Nwabuisi, qui a assisté à la rencontre ministérielle de lundi, en compagnie d'une autre demandeuse d'asile. Et de huit enfants que les deux femmes n'ont pas pu faire garder...

Elle est sortie de la rencontre perplexe. « Je crois que le ministre a entendu notre message, mais il ne nous a rien promis. »