(Ottawa) Soldats d’Odin, « citoyens souverains », « antifas », « incels » : les groupuscules extrêmes ont abondamment fleuri en Alberta ces derniers mois, tant à gauche qu’à droite, et le nombre des crimes haineux est en hausse dans la province, selon une étude de l’Organisation pour la prévention de la violence (OPV).

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Le rapport préliminaire de 93 pages, financé en partie par le gouvernement fédéral, que La Presse a pu consulter, brosse ce portrait de la situation albertaine en classant ces mouvances sous sept désignations, puis en identifiant des groupes distincts.

Il y a les groupes liés à Al-Qaïda, les « extrémistes anti-autorité » comme les Freemen on the Land, les « ethnonationalistes », les cellules d’extrême gauche (« antifas »), les « milices patriotiques » comme les soldats d’Odin, et les groupes suprémacistes blancs.

On y fait aussi mention du mouvement « incel » (contraction d’« involuntary celibate », donc « célibataire involontaire »), dont les adhérents sont des misogynes prêts à commettre des attaques comme celle perpétrée par Alek Minassian, l’auteur de la charge au véhicule-bélier qui a fait 10 morts en 2018 à Toronto.

NOTLEY ET TRUDEAU, CIBLES DES ANTI-ÉTAT

Le rapport souligne que des groupes antiétatiques, comme les « citoyens souverains » et les Freemen of the Land, ont été particulièrement actifs après l’élection de Rachel Notley en Alberta et celle de Justin Trudeau sur la scène fédérale.

« Depuis qu’elle a été élue, en 2015, la première ministre Notley [qui a depuis cédé sa place à Jason Kenney] a été visée par 11 menaces de mort sérieuses. C’est le chiffre qui a été divulgué publiquement – dans les faits, ce chiffre est nettement plus élevé », lit-on.

« Il y a eu plusieurs cas en Alberta [Edmonton, Medicine Hat et Leduc] où des accusations criminelles ont été portées contre des individus », est-il précisé dans le document.

MILICES ET GILETS JAUNES

L’élection des deux premiers ministres a aussi joué un rôle dans la montée des « groupes de patriotes de miliciens ». D’autres facteurs, comme la récession en Alberta et « la migration croissante de non-Occidentaux », ont également contribué au phénomène.

Les Three Percenters, les soldats d’Odin, les Canadian Infidels, le Clann, les True North Patriots et la Northern Guard ont donc gonflé leurs rangs de façon importante ces dernières années.

« Entre 2015 et 2017, les groupes de patriotes et de miliciens ont connu une expansion à un rythme rapide, d’une manière que l’on n’avait pas vue dans la province au sein des groupes “extrémistes de droite” depuis la croissance du Ku Klux Klan dans les années 1920 et 1930. » — Extrait du rapport de l’Organisation pour la prévention de la violence

« À un moment en 2017, le “membership” total dans ces groupes a atteint environ 600 ou 700 [personnes]. Depuis cette période, cela s’est résorbé, il y a eu des fluctuations, et, à la fin de l’année 2018, on comptait entre 300 et 500 membres actifs », précise-t-on.

Et l’émergence des gilets jaunes pourrait contribuer à amplifier le phénomène de façon « significative », car le mouvement a « redonné un souffle à des franges d’activistes » et a attiré « un ensemble plus large d’individus », fait-on remarquer.

« Des leaders et membres connus de mouvements de patriotes et de miliciens participent activement et tentent de diriger le mouvement, considérant cela comme une opportunité pour relayer leur message et pour attirer de nouvelles recrues », expose le rapport préliminaire.

On l’a notamment constaté à Ottawa lorsqu’un convoi de dizaines de poids lourds et de camionnettes venus de Red Deer, en Alberta, a investi la rue Wellington, en face du parlement, pendant deux jours au mois de février dernier.

PHOTO JEFF MCINTOSH, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE 

Membres du convoi albertain qui s’est rendu à Ottawa en février dernier

Officiellement, l’action était menée par des camionneurs venus afficher leur opposition au projet de loi C-69, sur la révision des projets énergétiques. Mais il y a eu infiltration d’éléments de l’extrême droite, note le politologue Frédéric Boily.

« Il y avait des gens qui manifestaient pour des pipelines, mais il y en avait d’autres qui eux dénonçaient le pacte sur l’immigration [des Nations unies] », fait-il remarquer en entrevue avec La Presse.

De manière plus générale, le professeur de science politique à l’Université de l’Alberta n’est « pas étonné » par le ton du rapport, car, selon lui, on « voyait à l’œil nu, au nombre d’évènements […], qu’on est dans une période d’ébullition politique » dans la province de l’Ouest.

On a vu cette « ébullition » se transporter aussi dans l’arène politique : en octobre dernier, la première ministre sortante, Rachel Notley, a accusé son adversaire Jason Kenney de verser dans la politique identitaire, après que des candidats de sa formation eurent publié une photo aux côtés de membres des soldats d’Odin.

L’OPV a reçu du fédéral une somme de 1,3 million de dollars sur trois ans pour réaliser ce projet en Alberta. Au Québec, le gouvernement a financé deux projets de recherche sur le même thème, l’un à l’UQAM, l’autre à l’Université Concordia.

TRUDEAU, SCHEER ET L’EXTRÊME DROITE

Sur la scène fédérale, alors que le scrutin d’octobre arrive à grands pas, Justin Trudeau et ses libéraux cherchent à dépeindre Andrew Scheer comme un leader trop tolérant envers les intolérants. Aussi l’a-t-on récemment accusé de n’avoir pas dénoncé assez vite des propos sur le suprémacisme blanc tenus par le sénateur Leo Housakos.

« Quand le chef conservateur dénoncera-t-il explicitement les suprémacistes blancs et les propos tenus par l’un des membres de son caucus ? », a-t-il balancé en pleine Chambre des communes, le 10 avril dernier, alors que le chef conservateur l’interrogeait sur l’affaire SNC-Lavalin.

« Je continue de dénoncer ce type de message. C’est ce qui est dégoûtant dans toute cette histoire : les libéraux exploitent un danger bien réel, celui de la haine et du racisme, pour faire oublier leur scandale de corruption », a riposté Andrew Scheer – qui venait de critiquer les commentaires de son sénateur en point de presse au foyer.

Selon le professeur Boily, il y a un péril à user de telles tactiques.

« À mon avis, c’est exagéré et, à mon avis, ça peut être contre-productif. À trop vouloir associer les conservateurs traditionnels à ces mouvements d’extrême droite, ça peut donner l’impression que les libéraux sont dans l’exagération », suggère-t-il.